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LE LYRISME DE GŒTHE 93

Vainement nos romantiques croient secouer cet esprit, lorsqu'ils libèrent leur Moi par d'indiscrètes confidences : leur liberté ne se passe point de l'applaudissement populaire ; s'ils quittent le ton égal et modéré que la Cour et la Ville imposaient aux classiques, c'est moins pour moduler leur passion selon ses inflexions naturelles, que pour mieux enfler leur voix jusqu'aux derniers rangs du théâtre ; malgré les raffinements du langage et du rythme, qui le dérobent au vulgaire, leur art tend à frapper les masses, par la profusion déco- rative et par le grossissement des efi^ets. Leurs chansons, leurs élégies, sont des odes ; où siérait le luth de Sapho, ils font vibrer la grande lyre. Comment des auditeurs gâtés par ce luxe d'opéra goûteraient-ils la pureté d'une juste mélodie ?... J'exagère à dessein, j'omets des exceptions dé- licieuses ; mais il reste vrai que nous sommes à peine guéris du lieu commun par l'influence de Baudelaire et de Verlaine. Les générations formées par ces deux maîtres ont été les premières à aimer sans réserve ce qui fait le charme des poètes anglais : intimité du ton, passion sans emphase, recherche du trait individuel, inépuisable variété des motifs. Un Anglais désabusé de la Bible trouverait encore, dans une anthologie de ses lyriques, un accompagnement à toutes les situations de la vie, un trésor de sagesse exaltée. Quant aux Allemands, Goethe, à lui seul, leur oflFre un pareil

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