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92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pourtant ne change point, même avec la révolution romantique ; Hugo ne diffère pas tant de Malherbe par l'originalité des motifs que par la richesse de l'orchestration. Et Brunetière allègue en vain que ces grands sujets sont les seuls dont le cœur humain soit touché. Non, le cœur n'est pas touché directement par les Idées éternelles ; quand vous chanteriez l'Amour même, il faudra, pour nous émouvoir, l'orner d'une beauté neuve qui d'abord n'est apparue qu'à vous seul ; mieux vaut donc chanter simplement votre amour, ou plutôt un moment de votre amour, — une joie unique, un tourment singulier, que le cours entier des âges ne ramènera pas une seconde fois. Le sentiment le plus rare et le plus fugace, s'il revêt une expres- sion parfaitement appropriée, prend par cela seul la valeur générale et purement humaine à laquelle il ne prétendait point. Tous les vrais poètes ren- contrent donc, au plus haut de leur essor, les thèmes universels ; ils ny volent pas dès le pre- mier coup d'aile, ils ne s'y arrêtent point longue- ment, — à moins que leur orgueil ne souffre trop à descendre des sommets où ils attirent à la fois les regards de tout un peuple. On ne traite des lieux communs que pour la foule — foule ignorante, ou foule des lettrés. L'obsession d'un vaste public à conquérir, à étonner sans cesse, devait plus qu'ailleurs être forte dans celle des nations mo- dernes où triompha d'abord l'esprit de société.

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