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152 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis avec le sûr déclanchement de celui qui tire de sa perspicacité même une décision, il fit s'élever d'un coup le bras droit deChtiot Jules, d'un coup le bras gauche, lui étreignit le front, lui renversa la tête, lui dirigea le regard au sommet de la voûte, vers une sorte de soupirail, d'oîi suintait un jour limoneux, le définit : — Je fais face au soleil. Il est midi. Voici le Sud. Ici l'Est ; — lui cingla les doigts de la main gauche; — ici l'Ouest; — lui cingla les doigts de la main droite ; le crocheta à l'épaule, le fit pivoter, flairer l'autre vent, marquer comme une boussole vivante, l'orientation de Sissoune ; follement repivoter ; le lâcha ; et comme celui qui fait sortir d'un corps le mauvais esprit, ajoute à la passe des mains la force magnétique du commandement, il l'adjura par ces mots : — O... rien... tez... vous !

Les jambes roides, les bras en croix, la vertèbre du cou cassée, Chtiot Jules tendait une prunelle hagarde vers cette bouée perdue dans la solitude, ce pâle fanal que Voiriou, sans ironie, avait dénommé le soleil. Il en paraissait fasciné comme les enfants sont fascinés par la lune. Et il l'eût dévisagé ainsi pendant des heures, car cet astre n'avait même pas l'éclat de la lune, mais il gisait sur la vase profonde, comme la face sans bouche, ni nez, ni yeux, ni oreilles, rongée et verte, à jamais méconnaissable d'un noyé.

Voiriou ne put retenir un cri.

— Mais qu'est-ce qu'il regarde !

Il y eut un instant d'angoisse et d'attente inexprimables.

Sur la gorge en saillie de Chtiot Jules, un tendon se détacha, parut vivre tout à coup, tirer sur la mâchoire, lever quelque chose d'en bas, comme la corde lève du

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