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362 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour me séparer de la malheureuse qui venait d'assiter à tout l'événement du drame.

— " Quittez Paris, lui dis-je ; hâtez-vous. Il n'est pas possible que vous n'ayez quelque ami ou parent en ban- lieue. Tenez voilà de l'or, priez-les de vous recevoir." — "Oui, oui, me dit-elle j'ai une sœur à Vaugirard."

— " Eh ! bien, lui dis-je, allez-y."

Je lui donnai la plus grosse part de la somme que M. l'abbé Prévost m'avait remise en quittant Calais et, tandis qu'elle s'éloignait par la rue Guisarde, je me portai en hâte vers la Comédie. Parvenu au bout de la rue Saint-André, près le pont Saint-Michel, j'entrai dans ce café de Feré où j'avais fait jadis des stations si longues en attendant Manon. Je m'attablai dans un coin un peu à la dérobée ; je me fis donner à boire. Mon esprit avait reconquis toute sa lucidité ; le vin acheva de me remettre et je ne crois pas que je fus jamais dans ma vie d'un calme aussi pur, dans une possession plus complète de mon être. Enfin je comptai mon argent. Il me restait à peine vingt pistoles ; il n'y avait pas là de quoi aller loin. Le projet de partir en Italie et de retrouver Tiberge devenait, de ce fait, irréalisable. — "Que faire? pensai-je que faire ? " — " Si je vais chez M. de T. je dénonce aussitôt mon crime et, si je décide d'attendre M. l'abbé Prévost, je risque de compromettre avec moi cet homme excellent. Il n'y a plus que le sergent aux gardes vers qui je puisse aller." Je bus encore un peu pour m'enfoncer mieux dans ma décision ; puis je sortis d'un air détaché afFectapt de marcher du pas le plus tranquille du monde. Arrivé du côté des Halles j'aperçus qu'une foule de femmes et de petits gamins se portait en criant les

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