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346 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Prévost. Il ne me restait plus qu'à attendre celui d'Amiens. A peine parut-il que je m'y jetai avec empressement. Mon bagage n'était pas lourd ; quelques hardes, mon épée, mon manteau et la petite traduction du IV® livre de VEnèide que j'avais faite autrefois quand j'étais en captivité chez mon père, étaient les seuls souvenirs qui me restassent de tous les biens que j'avais eus ; je les plaçai près de moi, dans le fond de la voiture ; je m'accomodai de façon à me tenir à l'écart des indiscrets, et, le coche ayant commencé à rouler hors de l'hôtellerie, je me penchai un moment aux vitres. Je vis encore une fois la place, la vieille tour du Guet, le port avec les navires ; et, un instant encore, j'aperçus la mer. Le regret de m'arracher de ces bords où je m'étais nourri si souvent de mon chagrin se fit jour à cette vue dans mon cœur. " Retrou- verai-je jamais, me dis-je moi-même, un lieu plus sauvage et qui convienne mieux à mon désespoir r La solitude est toute la consolation des amants et rien ne répond mieux qu'elle à la douleur". Cette pensée fut la seule qui me vint en quittant Calais. Ce n'est que quand nous fûmes sur la route de Boulogne que je compris la portée de la résolu- tion que j'avais prise ; chose presque incroyable, l'idée de mon départ et de toutes les circonstances qui allaient s'en suivre commença seulement de m'occuper ; je m'y absor- bai au point que tous les menus épisodes de route me laissèrent à peu prés indifférent. Ce n'est que beaucoup plus tard, et bien longtemps après que nous eûmes quitté Abbeville que la voix du postillon retentit sur la route en annonçant l'approche d'Amiens aux voyageurs. A ce nom d'Amiens, mon sang ne fît qu'un tour dans mon être. Je chassai ma torpeur ; je me jetai à la

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