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338 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ma chère maîtresse. " Et il me semblait que je n'avais plus à la main qu'un tronçon d'épée et une petite gourde ainsi qu'au moment de l'afFreux réveil où l'on me ramena blessé au Nouvel-Orléans. Mais le bruit des mouettes qui me frôlaient de leur aile ou le gémissement du vent qui courbait les arbres à une grande distance me répon- daient seuls. Je reprenais aussitôt conscience de mon état ; je secouais mon manteau, je ramassais mon chapeau et mon arme et je suivais le rivage en regagnant Calais.

Il m'arriva, un jour que j'allai errer ainsi vers la cita- delle, de me buter sur la Place, au bas de la Tour du Guet, à un homme corpulent, d'aspect ecclésiastique, portant un petit bagage et qui me semblait arriver par le côté du port où l'on vient d'Angleterre. A peine l'eussé-je touché que ce passant pressé se tourna vers moi et me dévisagea. A sa taille, à son air toujours bon et placide, à tout le rayonnement de son beau et franc regard, je reconnus M. l'abbé Prévost. Un moment s'écoula que l'abbé passa à retrouver mes traits à moitié effacés par le temps et les larmes :

— " Mon pauvre chevalier, me dit-il de sa voix tou- jours compatissante, est-ce bien vous que je vois là ?

— " C'est bien moi, mon bon père. " (Je lui donnai ce nom de père tant il me sembla que je n'avais jamais eu au monde d'autre père plus digne de ce nom que celui-ci.) En même temps je me jetai sur lui, l'embrassai étroite- ment, le serrai de mes bras, l'inondai de mes pleurs.

— " Venez, mon enfant, me dit-il avec une douceur in- finie. Venez ; allons au Lion dor. "

C'était la petite hôtellerie où M. l'abbé Prévost des- cendait d'ordinaire en arrivant de Londres. C'était là

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