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304 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grande familiarité de jadis entre les deux familles se fût réduite peu à peu à de banaux échanges de politesses. Par exemple, Prosper et moi étions en train de renouer la tradition.

Je n'étais jamais fier en présence des Davèzieux, mais en temps normal je me sentais soutenu par l'espoir d'être autorisé d'une minute à l'autre à m'éloigner avec Prosper. Aujourd'hui j'attendais une catastrophe et je n'avais même pas le courage de regarder mon camarade qui tressautait d'impatience sur sa chaise à ressorts.

Les propos ne différaient pourtant pas de ceux que j'avais déjà entendus à cette place, en m'appliquant à ne pas balancer les jambes. Comme d'habitude, Madame Davèzieux minauda dans sa guérite, avec ce sourire noir dont l'affligeait sa mauvaise dentition, adressa de tendres objurgations à la levrette qui grelottait de rage entre ses bras, se plaignit aigrement de son mauvais sujet de fils.. Comme d'habitude, M. Davèzieux, que sa femme appe- lait Tonio, bien qu'il se nommât Antoine, piaffa, plas- tronna, fit le beau, tantôt se tapotant les favoris qu'il portait taillés à l'autrichienne, tantôt fourrant les pouces dans les entournures de son gilet blanc. Selon sa coutume, il passa en revue pour les critiquer toutes les personnes du voisinage : " Cette vieille commère " de Servonnet, le comte et la comtesse de Chaberton de Serigny " ces grotesques," Cournault " notre joli maire ! " " ce mau- vais coucheur " de colonel Fumade.

Pas un qui trouvât grâce à ses yeux. Ma mère, à ce flux de paroles, souriait avec complaisance ; mais à l'ex- pression un peu contrainte de son visage qui savait mal dissimuler, il m'était aisé de voir qu'elle n'envisageait pas

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