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UNE BELLE VUE 297

qu'à demi mon intimité avec cet aîné d'un médiocre exemple, mais je l'aimais précisément pour ses défauts. Il était mon péché. Ma faiblesse, ma douceur, ma timidité admiraient sa force, sa crânerie, sa turbulence. Il repré- sentait à mes yeux d'enfant choyé, frêle et un peu fille, le type du vrai garçon, tel que j'eusse rêvé de l'être. J'acceptais comme parole d'évangile toutes ses hâbleries. En retour de mon admiration docile et crédule, il daignait m'accorder son estime. Il abusait toutefois de mon humilité volontaire, et dans les jeux guerriers auxquels il se complaisait exclusivement, en sa qualité de futur officier, il me faisait toujours remplir le rôle pénible de subalterne ou de vaincu. Mais ces plaisirs de l'esclavage ne nuisaient pas à ma santé ; leur rudesse me fortifiait, et un sang plus vif et plus rouge courait sous ma peau. Aussi maman ne perdait-elle aucune occasion de faire observer que le séjour de Longval ne me réussissait pas si mal que cela.

Mais l'été suivant débuta fâcheusement. Mon père n'avait pas épuisé le chapitre de ses griefs contre la malheureuse propriété. Il découvrit tout à coup un nouvel inconvénient, auquel il attribua une importance telle que les autres reculèrent au second plan.

Il avait, aux champs comme à la ville, l'habitude de faire après ses repas une marche hygiénique. En se levant de table, il consultait le thermomètre, et selon la tempé- rature choisissait le vêtement convenable. Il possédait tout un jeu de paletots, susceptibles d'être portés les uns par dessus les autres. Il les changeait, les superposait, les quittait en cours de route, suivant les variations de l'at- mosphère et son degré de moiteur. A Longval, sa prome-

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