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272 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voici que soudain il se brise, et, sans un moment d'arrêt, tourne vers un autre horizon. Le déve- loppement commencé se perd dans une digression; la digression devient le sujet même, à moins qu'elle ne reste une parenthèse, qui peut-être ne se fermera point. La conclusion ne se renouera pas aux pré- misses ; rien ne fait prévoir où sera posé le point final ; et souvent il n'y aura pas de point final : ce grand mouvement et ce grand bruit débouchent — comme dirait Mallarmé — " dans le silence et dans le blanc." Pourtant ce qui demeure, la lecture achevée, ce n'est pas le souvenir inconsistant d'un élan sans but et d'un tumulte vain. Une terre a été parcourue en tous sens, traversée, cernée de méandres, pénétrée dans tous ses replis. Par une sorte de multiple étreinte, d'enveloppement mobile, insistant, répété, Péguy s'est emparé d'une grande pensée, et nous la livre, et nous l'impose, bien plus sûrement qu'il n'aurait fait par aucun ordre dialectique ou didactique.

Whistler (je crois) professait que la perfection de l'art et le premier devoir de l'artiste est de voiler la technique, d'efiùcer soigneusement les moindres traces du travail. Péguy procède tout au rebours. Car l'impression qu'il veut produire est celle de production même, de la pensée en travail. Assister à la création, c'est voir l'esprit émerger du chaos ; c'est accompagner l'architecte sur le chantier en pleine activité. Pour nous montrer son édifice,

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