Page:NRF 1909 1.djvu/92

Cette page n’a pas encore été corrigée


88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

— Mais enfin, repris-je un peu agacé — penses-tu qu'elle, de son côté...

— Tu n'as donc pas remarqué son trouble en me re- voyant ! Et tout le temps de notre visite cette agitation, ces rougeurs, cette profusion de paroles !... Non, tu n'as rien remarqué, naturellement; parce que tu es tout occupé, d'Alissa. .. Et comme elle me questionnait! comme elle buvait mes paroles ! Son intelligence s'est rudement développée, depuis un an. Je ne sais pas où tu avais pu prendre qu'elle n'aimait pas la lecture ; tu crois toujours qu'il n'y en a que pour Alissa. Mais, mon cher, c'est étonnant tout ce qu'elle connaît ! Sais-tu à quoi nous nous sommes amusés avant le diner ? A nous remémorer une Canzone du Dante; chacun de nous récitait un vers ; et elle me reprenait quand je me trompais. Tu sais bien :

Amor che nella mente mi ragïona.... Tu ne m'avais pas dit qu'elle avait appris l'italien.

— Je ne le savais pas moi-même, dis-je assez surpris.

— Comment! Au moment de commencer la Canzone, elle m'a dit que c'était toi qui la lui avais fait connaître.

— Elle m'aura sans doute entendu la lire à sa soeur, un jour qu'elle cousait ou brodait auprès de nous, comme elle fait souvent; mais du diable si elle a laissé paraître qu'elle comprenait.

— Vrai ! Alissa et toi, vous êtes stupéfiants d'égoïsme. Vous voilà tout confits dans votre amour, et vous n'avez pas un regard pour l'éclosion admirable de cette intelli- gence, de cette âme ! Ce n'est pas pour me faire un compliment, mais tout de même il était temps que j'ar- rive... Mais non, mais non, je ne t'en veux pas, tu vois

�� �