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ne changea pas beaucoup de nature : je ne cherchai pas plus directement à posséder celle que, tout enfant, je prétendais seulement mériter. Travail, efforts, actions pies, mystiquement j'offrais tout à Alissa, inventant un raffinement de vertu, à lui laisser souvent ignorer ce que je n'avais fait que pour elle. Je m'enivrais ainsi d'une sorte de modestie capiteuse et m'habituais hélas ! consultant peu ma plaisance, à ne me satisfaire à rien qui ne m'eût coûté quelque effort.

Cette émulation n'éperonnait-elle que moi ? Il ne me paraît pas qu'Alissa y fût sensible et fît rien à cause de moi, ou pour moi, qui ne m'efforçais que pour elle. Tout, dans son âme sans apprêt, restait de la plus naturelle beauté. Sa vertu gardait tant d'aisance et de grâce qu'elle semblait un abandon. A cause de son sourire enfantin, la gravité de son regard était charmante ; je revois ce regard si doucement, si tendrement interrogateur se lever et comprends que mon oncle ait, dans son désarroi, cherché près de sa fille aînée soutien, conseil et réconfort. Souvent, dans l'été qui suivit, je le vis causer avec elle. Son chagrin l'avait beaucoup vieilli ; il ne parlait guère aux repas, ou parfois montrait brusquement une sorte de joie de commande, plus pénible que son silence. Il restait à fumer dans son bureau jusqu'à l'heure du soir où venait le retrouver Alissa ; il se faisait prier pour sortir ; elle l'emmenait comme un enfant dans le jardin. Tous deux, descendant l'allée aux fleurs, allaient s'asseoir dans le rond-point, près l'escalier du potager, où nous avions porté des chaises.

Un soir, que je m'attardais à lire, étendu sur le gazon, à l'ombre d'un des grands hêtres pourpres, séparé de