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par principe, mais ils étaient au fond de son avis. Aussi quand il eut vingt ans, nanti d'un bien qu'il tenait de son aïeule, il partit pour la ville. Il constata avec tristesse que son départ ne semblait pas bouleverser le pays.

— Bon voyage, dit simplement le frère.

Tout d'abord on eut de lui des lettres triomphantes, puis désenchantées, puis gémissantes, puis on ne reçut plus rien.

Il était arrivé à la ville avec ce programme : devenir un grand homme ; il ne savait pas exactement comment. Il essaya de divers côtés. Son désir était grand de réussir, mais son énergie s'usait beaucoup à fortifier ce désir. Il se mettait en marche : au premier faux pas il se laissait tomber et, relevé, changeait de route. Il avait aussi conservé l'habitude de préparer chaque soir son lendemain, et de se désoler chaque jour parce qu'il ne trouvait pas, toute réalisée, son imagination de la veille.

Ne trouvant sa voie d'aucun côté, il décida de vivre joyeusement. C'est une carrière comme une autre, mais il avait tort de la croire plus aisée qu'une autre. Il s'y appliquait cependant, composait des fêtes, invitait des convives pleins d'entrain, et se faisait peindre festinant. Il disait : “C'est stupide de courir après la Fortune. Elle viendra, un jour que je ne l'attendrai pas, et elle me trouvera à table.”

Cela non plus ne réussit pas : peut-être n'y mit-il pas assez de persévérance. Ses amitiés lui furent une source de désillusions. Chaque fois qu'il avait un ami nouveau, il lui assignait un rôle : “Celui-ci sera le confident de ma tristesse.” ou “Celui-là me fortifiera, car il est fort...” Et