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9l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordres ; mais nous, comment vivons-nous ? La chair se soulève et se rebelle, et l'esprit la suit désemparé et misé- rable. »

Il se frotta énergiquement la poitrine près du cœur, fronça les sourcils, et puis se souvenant de quelque chose, continuai parler : « Un jour d'automne à Moscou, je vis dans une allée près de la porte Soukhariev une femme ivre, couchée dans le ruisseau. Un filet d'eau crasseuse se déversant d'une cour voisine lui coulait sur le cou et le dos. Etendue dans l'eau froide, elle geignait, grelottait, et tordait son corps, mais il lui était impossible de se soulever. » Il eut un tressail- lement, puis les yeux à demi fermés, il secoua la tète et con- tinua d'une voix tranquille : « Asseyons-nous ici... II n'y a rien de plus horrible et de plus dégoûtant qu'une femme ivre. J'aurais voulu lui venir en aide, je voulais l'aider à se sou- lever, mais je ne le pouvais pas ; j'éprouvais un tel dégoût,... elle était si glissante et gluante. J'avais le sentiment que si je l'avais touchée, j'aurais eu beau me laver les mains pendant tout un mois. Quelle horreur ! Et sur le bord du trottoir était assis un bel enfant aux yeux gris. Les larmes lui cou- laient le long des joues. Il sanglotait et répétait d'une voix fatiguée et plaintive : « Maman, m'man, m'man... lève-toi donc. » Et elle remuait les bras, poussait un grogne- ment, et soulevait la tète, qui retombait chaque fois avec un bruit sourd sur le trottoir. »

Il était devenu silencieux, puis regardant autour de lui, il répéta, comme dans un soupir : « Oui, oui, quelle horreur ! Avez-vous vu beaucoup de femmes ivres ? Beaucoup. Mon Dieu ! Vous, vous ne devez pas écrire là-dessus. Non, vous ne le devez pas.

— Pourquoi ?

Il me regarda droit dans les yeux, et répéta en souriant : u Pourquoi ? » Puis, d'un air pensif, il prononça lentement ces paroles : « Je ne sais pas. Cela m'a échappé... C'est

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