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906 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les gens ne lisent pas Lieskov. Voilà un vrai écrivain ! L'avez-vous lu ?

— Oui, je l'aime beaucoup, surtout sa langue.

— Il possédait la langue merveilleusement, même dans ses artifices. C'est étrange que vous l'aimiez, car en quelque sorte, vous n'êtes pas Russe. Vos pensées ne sont pas russes. Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, de vous dire cela? Je suis un vieillard, et peut-être ne suis-je plus à même de comprendre la littérature moderne, mais il me semble que tout cela n'est pas russe. Ils commencent à écrire des vers d'un genre bizarre ; je ne sais pas ce que sont ces poèmes, ni ce qu'ils veulent dire. Pour apprendre à faire de la poésie, c'est chez Pouchkine, chez Tiutchev qu'il faut aller. Vous, par exemple, dit-il en s'adressant à Tchékhov, vous êtes Russe, oui très Russe. »

Et souriant aiTectueusement, il mit la main sur l'épaule de Tchékhov, tandis que celui-ci mal à l'aise se mettait à bre- douiller quelques mots sur son « bungalow » et sur les Tartares.

Il avait un amour profond pour Tchékhov; lorsqu'il le regardait, ses yeux devenaient tendres et semblaient presque •caresser la figure d'Anton Pavlovitch. Un jour qu'Anton Pavlovitch marchait sur la pelouse en compagnie d'Alexan- <lra Lvovna, Tolstoï, qui encore malade à ce moment était assis sur la terrasse, murmura dans un élan où tout son être semblait se porter vers lui : « Ah qu'il est beau ! quelle merveille que cet homme, et avec cela modeste et tranquille comme une jeune fille ! Voyez sa démarche si ce n'est pas celle d'une jeune fille. C'est tout simplement un prodige que cet homme ! »

Un soir dans la pénombre, fermant à demi les yeux, et remuant les sourcils, il lisait une variante de la scène du « Père Sergfus » où la femme se rend chez l'ermite pour le séduire. 11 la lut d'un bout à l'autre, jusqu'à la fin, et alors,

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