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SyO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XVI

Je lui ai lu mon conte : « Le Taureau ». Il a beaucoup ri et fait l'éloge de ma connaissance des ^ artifices du langage ».

— Mais, dit-il, vous ne maniez pas adroitement les mots ; tous vos paysans parlent avec intelligence. Dans la vie ce qu'ils disent est sot et incohérent, et, au premier abord, il vous est impossible de débrouiller ce qu'un paysan veut dire. Il fait cela sciemment; sous la maladresse de ses paroles se cache toujours le désir qu'il a de permettre à l'autre de dévoiler ce qu'il a dans l'esprit. Un vrai paysan ne laissera jamais voir tout de suite ce qu'il pense : ce n'est pas profi- table. Il sait que lorsqu'on a affaire à un homme stupide, on l'aborde d'ordinaire franchement et sans détour, et c'est pré- cisément ce qu'il désire. Vous voilà à découvert devant lui ; et il peut tout de suite voir vos côtés faibles. Il est plein de soupçons ; il a peur de dire ses pensées intimes, même à sa ■femme. Or vos paysans, chaque fois que vous les mettez en

scène, racontent tout ; c'est un conseil universel de sagesse. Et ils parlent tous par aphorismcs, ce qui n'est pas davantage conforme à la vie ; les aphorismes ne sont pas naturels à la langue russe.

— Et que faites-vous des proverbes et dictons ?

— C'est autre chose ; ils n'ont pas été faits d'aujourd'hui.

— Mais vous-même, vous parlez souvent par aphorismes.

— Jamais. Je vous y prends encore une fois. Vous retou- chez tout, les gens aussi bien que la nature — et surtout les gens. C'est aussi ce que faisait Lieskov, un écrivain affecté, et qui fignolait si bien ses écrits que personne ne les lit plus à présent. Ne permettez à personne de vous influencer, ne craignez personne, et vous serez sûr d'être dans le bon chemin.

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