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M. Arbelet blâme les parents, mais il se réjouit de leur ignorance, et de leur stupide système d’éducation. La tyrannie domestique développe, par son excès, un vif désir d’indépendance, et la force de la volonté se développe par la contrainte. Beyle, petite âme tendre, s’il eût été aimé, ne se fût pas développé : il eût obéi, par amour, et fût devenu un bon brave homme d’avocat, bourgeois estimé de Grenoble, et peut-être membre notoire des sociétés savantes du lieu ; il eût, comme son grand-père Gagnon, fait des éloges académiques. Pour tout dire, « bien élevé, » il eût été nul. C’est faire peu de cas de la bonne éducation, et du mérite de Stendhal. L’ « éducation de la haine » (entendez que c’est lui qui hait) l’a sauvé de la médiocrité. Mais l’indépendance n’est pas si bonne, et me paraît bien anarchique, quand elle se révolte contre l’autorité, repousse la discipline, et, antérieure au jugement, crée moins une volonté libre, débarrassée de préjugés, que des velléités chancelantes, dépourvues d’enseignement. J’aime à croire que Beyle, élevé par un maître vertueux, mais intelligent, et surtout point ennuyeux, n’eût pas changé de qualités : il les eût seulement développées dans un autre sens : plus attentif et plus prudent, il eût attendu, pour juger le monde, de l’avoir vu, pour émettre des opinions, d’acquérir des idées générales ; né volontaire, il eût été plus tenace, et moins entêté, il eût moins imaginé, plus agi, moins dispersé ses efforts, et plus réalisé. Et sans doute, il eût moins et mieux aimé. Misanthrope moins précoce, il eût été plus curieux et plus serein. Mais voyez le malheur, cet honnête homme fût alors entré à l’Ecole Polytechnique, ou fût devenu colonel. Nous aurions un héros obscur de plus, et un grand écrivain de moins. Mieux vaut cet affreux Beyle, et que Stendhal existe.

LOUIS MARTIN-CHAUFFIER