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272 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il tourna les talons, et quand elle osa jeter les yeux autour d'elle, il avait disparu. Mais en arrivant à la crémerie, elle se sentit regardée avec intensité par quel- qu'un qui était assis au fond de la salle. C'était lui.

Il y avait déjà deux mois que cela durait ; ou du moins il y avait deux mois qu'elle s'était aperçu qu'il la suivait. Quand cela avait-il commencé ? Peut-être quelques jours seulement après son entrée au bureau où elle était employée, c'est-à-dire il y avait environ trois mois. Elle s'était apprise à ne jamais regarder les gens qu'elle ne connaissait pas. Ainsi, il avait pu l'atten- dre et la suivre depuis très longtemps.

Si elle avait eu quelque collègue femme, elle se serait fait accompagner, tant il l'effrayait. Mais elle ne voulait pas demander un service de ce genre à l'un des employés de son bureau, qui étaient tous des jeunes gens. Il lui fallait donc affronter cette terreur, toute seule et sans aucune protection.

Ses yeux, ou plutôt son regard, était quelque chose d'affreux ! Elle le revoyait en rêve. Un enfant qu'il aurait regardé de cette façon se serait mis à pleurer. Quelle étrange fixité, et quelle expression d'angoisse et d'insolence ! Le soir, lorsqu'elle était dans sa chambre, assise devant sa machine et travaillant, tout à coup elle se sentait le cœur étreint par un hideux pressentiment. La porte allait s'ouvrir brusquement et

//// entrerait, la tête haute, et ses yeux ! ses yeux !

alors, si un meuble craquait, elle courait, prise d'épou- vante, jusqu'au commutateur, éteignait la lampe et, gre- lottante, se déshabillait et se couchait dans l'obscurité.

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