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9^6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

colique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée qu'on le goûte bien rarement ; M°^^ de Sévigné a été en •somme moins à plaindre que d'autres. Elle a passé une grande partie de sa vie auprès de ce qu'elle aimait.

— Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de ■sa fille qu'il s'agissait.

— Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime, reprit-il d'un ton plus péremptoire et presque tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait M°^® de Sévigné pour sa fille peut prétendre beaucoup plus justement ressembler à la passion que Racine a dépeinte dans Andromaque ou dans FJûdre^ que les banales relations que le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses. De même l'amour de tel mystique pour son Dieu. Les démarcations trop étroites que nous traçons autour de l'amour viennent seulement de notre grande ignorance de la vie.

Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin de ce qu'on aime M. de Charlus ne laissait pas seulement paraître une délicatesse de pensée que montrent rarement les hommes et surtout les homme de club, comme il était ; sa voix elle-même, pareille à certaines voix de contralto en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme, se posait au moment où il parlait de ces sentiments si délicats sur des notes hautes, prenait une douceur imprévue et semblait contenir des chœurs de sœurs, de mères, de iiancées, qui répandaient leur tendresse. Mais la nichée de jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de tout efFéminement, aurait été si navré, d'avoir l'air d'abriter ainsi dans sa voix, ne s'y bornait pas à l'interpr^ dation, à la modulation des morceaux de sentimen(

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