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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 959

à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait, et que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas être séparé d'elle, je serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac et qui n'a plus le souci de préserver la provision de ses efforts accumulés et l'espoir de sa ruche.

�� ��Un matin comme je passais devant le casino en rentrant de l'hôtel j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus un homme d'une quarantaine d'années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moment des regards d'une extrême activité les parcouraient en tous sens comme en ont seuls devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour une raison quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas aux autres, par exemple un fou ou un espion. Il lança sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup que l'on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de

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