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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 957

Whistler, la signature favorite du maître. Le rose même disparaissait, il n'y avait plus rien à voir. Je me mettais debout un instant et avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus d'eux je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore, s'assom- brissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans m'attrister et sans lui donner de regrets que je laissais ainsi mourir au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je savais que ce jour-ci n'était pas de la même sorte que les autres, plus long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques minutes ; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du restaurant de Rivebelle.

Mais autant à Balbec, dans le courant ordinaire de la vie, j'exerçais sur moi-même un contrôle minutieux et constant, subordonnant tous les plaisirs au but, que je jugeais infiniment plus important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre que je portais peut-être en moi, en revanche dès que nous arrivions à Rivebelle, dans l'excitation du plaisir nouveau, comme s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins élevées à réaliser, disparaissait tout ce mécanisme précis de prudente hygiène. Tandis qu'un valet de pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait :

— Tu n'auras pas froid ? tu ferais peut-être mieux de le garder, il ne fait pas très chaud.

— Je répondais : " Non, non ", et peut-être je ne sentais pas le froid, mais en tout cas j'avais oublié la peur de tomber malade, la nécessité de ne pas mourir, l'impor- tance de travailler. Je donnais mon paletot ; nous entrions

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