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93^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'entretien de ceux que nous aimons et d*où nous tirons aujourd'hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît, si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce qui pour nous semble actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis qui ne seraient plus autour de nous ; notre affection pour eux aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée nous fait horreur aujourd'hui ; ce serait donc une vraie mort de nous-mêmes, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de l'ancien moi condamnés à mourir. Ce sont elles, même les plus chétives, même les obscurs attachements aux dimensions, à l'atmosphère d'une chambre, — qui s'effarent et refusent en des rébel- lions qui ne sont que la forme secrète, partielle, tangible et vraie de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et suc- cessive telle qu'elle s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à tout moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermé- diaires, les nerfs, ne remplissent pas leurs fonctions, — n'arrêtent pas dans sa route vers la conscience mais y laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innom- brable et douloureuse, la plainte des plus humbles

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