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730 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

figure pourrait faire à la scène cette œuvre âpre et sévère dont la chaleur et l'éclat semblent s'échapper par les déchirures d'un cœur tourmenté.

M. Milosz a raison de nommer " tableaux " et non " actes '* les six grandes scènes qui composent son mystère, vu que précisément 1' " action " en est absente. Ce sont six points de repère dans une vie accidentée, six étapes, six courts paliers. Point de mouvement ni de crise dans le courant d'une de ces scènes. L'attaque en est forte, dramatique et surprenante ; la suite du tableau ne fait que développer ces premiers accords. Et ce n'est pas là un reproche, car il semble bien qu'il soit dans l'esprit du " mystère ", par opposition au " drame ", de ne traiter des sentiments que dans leur généralité, sans entrer dans ces nuances particulières ni dans ce détail de circonstances qui appartiennent aux conflits purement humains.

Si Miguel Manara représente la légende originaire ou plutôt le récit historique d'où est sortie la légende de Don Juan, il faut avouer que la matière en est riche et belle, et que la tradition a eu grand tort d'en laisser tomber la plus grande partie. L'aventure de ce débauché qui s'éprend d'une toute jeune fille, l'épouse, la perd presque aussitôt et qui de désespoir se jette dans la pénitence religieuse, portant l'outrance de la vertu aussi loin qu'il avait poussé l'excès des sens, ce récit a quelque chose de logique, une vérité profonde qui satisfait pleinement l'esprit — mieux que ne fait le gouffre de flammes où ne sachant comment se débarrasser de son admirable liber- tin, Molière prend le parti de le précipiter.

La langue de M. Milosz a de la force, de la générosité, de l'accent. Ces six tableaux sont pathétiques et l'on y sent, ce qui est si rare, un don de poésie, non verbale, non surajoutée, mais jaillie du cœur même des personnages, jaillie de la vérité des sentiments et non du commentaire qui les entoure. Tel le récit de la petite Girolama à Miguel amoureux, telle encore l'exhortation de l'abbé au débauché pénitent. Il y a là de la

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