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LETTRES 385

tout ce que Rauh a aimé en dépit de lui-même, de ses yeux vivants dans son visage de cheik belliqueux et malade : la liberté de Tesprit, l'orgueil modeste, les désirs exigus, le feu, le bon fauteuil.

Mais j'aime aussi le clair berger aux yeux verts, le jeune roi David qui lançait sa pierre au front de Goliath, comme nous lançons notre désir à la tête du monde. J'aime l'héroïsme, la folie, les gestes éclatants, la danse, la beauté qui est vraiment une chose très belle, la guerre, l'audace, la vie pressée, le rire (ce triomphe), le déjeuner qu'on avale à la hâte, le taxi-auto dont on fait claquer la porte, l'amour des hommes et des femmes. " J'aime les vaniteux, dit Nietzsche, car ils jouent bien le jeu de la vie. " J'aime les gens qui brûlent et se brûlent, la prodigalité du cœur et de l'esprit, ce qui jaillit et n'aboutit pas, toute la dépense irré- fléchie d'eux-mêmes que font les gens vraiment vivants. — Et je n'aime pas les compromis entre ces deux vies que je dis là : il faut avoir un style.

Or j'ai à choisir, et plus tôt que je ne pense, et dans un moment oii je me sens actif, plein de beaux projets, d'idées, et — permets-moi de te le dire — de talent. Je ne crois plus à la liberté : car on ne choisit pas soi-même. Et tous les argu- ments qui invoquent le mouvement et le renou- vellement de la vie intérieure ne prouvent rien. Car on ne choisit pas soi-même ni la qualité de ce mouvement-là, ni ce bonheur ou cet ennui, ce

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