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LES CAVES DU VATICAN 235

dire que ce qui perd les hommes c'est de préférer la parade à l'exercice et de ne pas savoir cacher leurs dons ; mais il ne disait cela qu'à moi seul. Il vivait à l'écart des autres ; et même de moi, le seul de la pension qu'il ne méprisât point. Dès que je l'amenais à parler, il devenait d'une éloquence extraordinaire ; mais, taciturne le plus souvent, il semblait ruminer alors de noirs projets, que j'aurais voulu connaître. Quand je lui demandais : qu'est-ce que vous faites ici ? (aucun de nous ne le tutoyait) il répondait : je prends mon élan. Il prétendait que dans la vie, l'on se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire à propos : qu'à cela ne tienne. C'est ce que je me suis dit au point de m'évader.

" Parti avec dix-huit francs, j'ai gagné Baden à petites journées, mangeant je ne sais quoi, couchant n'importe où... J'étais un peu défait quand j'arrivai ; mais, somme toute, content de moi, car j'avais encore trois francs dans ma poche ; il est vrai qu'en route, j'en avais récolté cinq ou six. Je trouvai là-bas ma mère avec mon oncle de Gesvres, qui s'amusa beaucoup de ma fugue, et résolut de me ramener à Paris ; il ne se consolait pas, disait-il, que Paris m'eût laissé mauvais souvenir. Et le fait est que, lorsque j'y revins avec lui, Paris m'apparut sous un jour un peu meilleur.

" Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement la dépense ; c'était un besoin continu, une fringale ; on eût dit qu'il me savait gré de l'aider à la satisfaire et de dou- bler du mien son appétit. Tout au contraire de Faby, lui, m'apprit le goût du costume ; je crois que je le portais assez bien ; avec lui j'étais à bonne école ; son élégance était parfaitement naturelle, comme une seconde sincérité.

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