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UNE VISITE A JEAN-DOMINIQUE INGRES 20I

grands drames, sinon peut-être le Drame de la vie d*Ingres. Je ne crois pas que dans une complexion morale aussi vindicative, orgueilleuse, sensuelle et dure que la sienne Tamour ait tenu une grande place. Autrement dominante et ombrageuse, et tyrannique, y dut être l'amitié, surtout lorsque Tami était un disciple choisi et préféré entre tous. Aux yeux d'Ingres, chez qui l'idée préconçue qu'il se faisait de la probité esthétique primait tout et se confondait avec le respect qu'on lui devait à lui-même, il y avait une mission, un apostolat de l'art, auquel un peintre qu'il avait jugé digne de continuer sa tradition ne devait pas faillir. Aussi, quelle fureur, et, sans doute quel déchirement, lorsque Chassériau l'abandonne pour Delacroix ! On discerne mal, dans ces froissements tragiques, laquelle des deux sensi- bilités est le plus meurtrie, celle de l'homme ou celle de l'artiste. Elles sont si bien amalgamées qu'ils ne savent plus eux-mêmes. Chacune prête du sien à l'autre, et ces sortes de séparations n'en deviennent que plus poignantes. Il y a un pathétique de la raison ; celui-làj certes, Dominique Ingres l'a porté au plus haut degré, au comble. Mais le pathétique du cœur, chez Ingres, je me complais à croire qu'il s'était condensé tout entier autour de ce jeune homme timide et passionné qui donnait à son maître de si belles espérances de vigueur et de fermeté, et qui se laissa séduire et amollir par un rival détesté. L'admirable, c'est que la sérénité d'Ingres n'en ait pas été un seul moment troublée ; mais quels orages ne dut-il pas rouler dans son cœur î Cependant, c'est de ces dissentiments irréparables, de ces tragédies tumul- tueuses et secrètes qu'est faite l'éternelle substance de l'art. Que de richesses découlent pour nous du juste point de ces désunions intimes ! 2

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