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UNE VISITE A JEAN-DOMINIQUE INGRES I99

Au fond, la sérénité d'Ingres, comme celle des Grecs, comme celle de Goethe, est fondée sur un monde de dureté, et peut-être de douleurs surmontées. Ce n'est point en s'abandonnant à la vie, qu'on l'embrasse tout entière, mais en la domptant tous les jours davantage. L'oeuvre d'Ingres est une affirmation constante, admirable, de la vie. Selon le mot de Nietzsche, elle dit oui ! à la vie, sans relâche.

A quelles reconstructions intérieures, sinon de cet ordre, se laisserait-on aller, en visitant le musée Ingres ? On y éprouve une sorte de vertige lucide à voir tant de perfection déjà réalisée. Même, à la longue, une si grande sûreté de soi finit par irriter. On souhaite une brisure de ces lignes imperturbables, une rupture de cet équilibre si juste qu'il en paraît aveugle, impersonnel et nécessaire comme la formule transcrite d'une loi physique. Ah, je sais bien où je le trouverais, ce point précis et presque invisible où la ligne d'Ingres dévie et devient plus émou- vante, ainsi que dans ces visages où l'expression l'emporte sur le caractère et où une certaine déformation se change en charme. Il suffit de les avoir vus, ne serait-ce qu'une fois, non loin l'un de l'autre pour en avoir l'impression profonde et la perception directe : la déviation d'Ingres, ne serait-ce point Manet ? Ils sont l'un et l'autre de même race et de même lignée. David, Ingres, Manet, l'admirable filiation française ! Il me semble voir en germe le Manet des portraits, si large, si sobre, si sûr, si classique en un mot, dans le Portrait de la belle Zélie. Et V Olympia^ que pourrait-elle donc être, sinon une réplique plus expressive de VOdalisque à V esclave ? Je sais bien que tout un monde de différences d'âme peut tenir dans

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