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UNE VISITE A JEAN-DOMINIQUE INGRES 187

par des milliers de lieues de force, de vitesse et d'eau, et, divisée par une grève de cailloux roulés où, quand elle est basse, des troupeaux de bœufs vont boire, elle laisse un de ses courants former une anse profonde où vient trem- per un beau parc humide, échevelé et touffu, et se ren- verser dans l'autre un bois harmonieux qui a Tair peint par Puvis de Chavannes. Puis, elle se réunit de nouveau, étalée, pleine et glissante, et poursuit, entre ces colonnades de peupliers carolins aux larges feuilles, aux troncs sveltes et droits comme des stipes de jeunes palmiers, qui devien- nent tout violets et or, à l'automne.

Cependant, c'est peut-être au Tarn que je garde ma plus secrète prédilection, parce qu'il se fond pour moi désormais à de certaines journées où la vie me fut légère, et le monde vraiment nouveau. Quand un orage l'a troublé, il devient d'un rouge sombre, comme le fleuve de Syrie nommé Adonis, qui se teignait de pourpre au prin- temps, pour commémorer la mort du jeune chasseur aimé d'Aphrodite. Mais le Tarn ne traîne pas dans ses ondes la mollesse orientale. Au contraire, il communique à ses rives un accent, une fierté et parfois une âpreté que je n'ai point ressentis ailleurs. Vers Gaillac, sur un parcours dont la longueur me parut toujours trop brève, il s'allonge puissamment entre des coteaux et des arbres dont les contours, les plans, la construction et le moelleux mon- trent une beauté toute classique. Le vert bronzé de ces feuillages qui ne déplacent que par grandes masses, les teintes fauves du fleuve, un ciel de septembre tout gonflé de nuages blancs, une ruine de briques rouges sur la pente, se composent naturellement à la manière de Corot, celui des paysages d'Italie.

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