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NOTES 145

d'un artifice littéraire. Ce n'est pas lui qui peint ses person- nages, ni ses personnages qui se confessent ; ce sont les meubles, témoins du drame, qui se le remémorent dans Tombre d'un grenier. Le jeu serait plaisant durant dix pages; le supporterait- on trois cents ? Non ! s'il n'était qu'un jeu. Mais, sous couleur d'originalité littéraire et en gardant le bénéfice d'une présenta- tion singulière, M. Estaunié s'est imposé une discipline de dramaturge, je dirai même de dramaturge classique. Comme un meuble n'est pas un objet voyageur, et que toute vie d'une maison ne se déroule pas dans la même pièce, pour donner quelque force et quelque cohésion au récit de l'horloge, à celui de la glace et à celui du secrétaire — chacun d'eux aura son drame à conter — le romancier a dû ramasser l'action et les caractères autour d'un nombre limité d'événements, en quelques scènes capitales qui seules se seront passées devant l'horloge, la glace ou le secrétaire, tout le reste restant complètement mys- térieux. Foin des raisons psychologiques que l'on trouve si aisément ! Il faut qu'elle soient remplacées par des gestes et par des dialogues véridiques ; les personnages sont vus par le dehors ; s'ils ne vivent pas, la vie des meubles seule nous reste — et ce n'est pas assez. — Heureusement nous avons mieux à faire que de féliciter M. Estaunié du tact, de l'esprit, de l'ingéniosité et de la poésie qu'il a mis dans la sauce de son roman, j'entends dans l'évocation des vieux meubles et même de la vieille demeure. Dans l'atmosphère que leurs murmures tissent, les drames qui se nouent, s'engendrent, se répètent, prennent une grandeur farouche que nous ne trouvons pas d'ordinaire dans le roman. Paroles d'amour, paroles de haine, paroles de traîtrise et même d'héroïsme, cette maison silencieuse ne retentit à cer- taines minutes que de paroles fortes, décisives et lourdes de sens. Derrière cette façade bourgeoise, on se tue avec un billet, on s'empoisonne avec une dénonciation anonyme comme aux plus romantiques époques de l'histoire et on tombe, le sang répandu dans la tête, assommé par les mots. Or, cela paraît légi-

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