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violence ; je l’avais blessée. Elle resta quelque temps pensive, et nous échangeâmes deux ou trois regards presque froids, et presque ennemis. Elle alla à son secrétaire qu’elle ouvrit, en tira un paquet de lettres attachées avec de la soie et le jeta devant moi sans dire un mot.

Mais je ne regardais ni elle ni ses lettres ; je venais de lancer une pierre dans un abîme et j’en écoutais retentir l’écho. Pour la première fois, sur le visage de Brigitte, avait paru l’orgueil offensé. Il n’y avait plus dans ses yeux ni inquiétude ni pitié, et comme je venais de me sentir tout autre que je n’avais jamais été, je venais aussi de voir en elle une femme qui m’était inconnue.

« Lisez cela, » dit-elle enfin. Je m’avançai et lui tendis la main. « Lisez cela, lisez cela, » répéta-t-elle d’un ton glacé.

Je tenais les lettres. Je me sentis en ce moment si persuadé de son innocence, et je me trouvais si injuste, que j’étais pénétré de repentir. « Vous me rappelez, me dit-elle, que je vous dois l’histoire de ma vie ; asseyez-vous, et vous la saurez. Vous ouvrirez ensuite ces tiroirs, et vous lirez tout ce qu’il y a ici de ma main ou de mains étrangères. »

Elle s’assit et me montra un fauteuil. Je vis l’effort qu’elle faisait pour parler. Elle était pâle comme la mort ; sa voix altérée sortait avec peine, et sa gorge se contractait.

« Brigitte ! Brigitte ! m’écriai-je, au nom du ciel, ne parlez pas ! Dieu m’est témoin que je ne suis pas né tel que vous me croyez ; je n’ai jamais été de ma vie ni soupçonneux ni défiant. On m’a perdu, on m’a faussé le cœur. Une expérience déplorable m’a conduit dans un