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pliqua comme quoi la Fleurette, vaisseau à fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et ses soieries ; il la supplia de lui rester fidèle pendant un an, se réservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui jura un éternel amour.

Lorsque mademoiselle Godeau reçut cette lettre, elle était au coin de son feu, et elle tenait à la main, en guise d’écran, un de ces bulletins qu’on imprime dans les ports, qui marquent l’entrée et la sortie des navires, et en même temps annoncent les désastres. Il ne lui était jamais arrivé, comme on peut penser, de prendre intérêt à ces sortes de choses, et elle n’avait jamais jeté les yeux sur une seule de ces feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu’elle lut le bulletin qu’elle tenait ; le premier mot qui frappa ses yeux fut précisément le nom de la Fleurette ; le navire avait échoué sur les côtes de France dans la nuit même qui avait suivi son départ. L’équipage s’était sauvé à grand’peine, mais toutes les marchandises avaient été perdues.

Mademoiselle Godeau, à cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles avait fait devant elle l’aveu de sa pauvreté ; elle en fut aussi désolée que s’il se fût agi d’un million ; en un instant, l’horreur d’une tempête, les vents en furie, les cris des noyés, la ruine d’un homme qui l’aimait, toute une scène de roman, se présentèrent à sa pensée ; le bulletin et la lettre lui tombèrent des mains ; elle se leva dans un trouble extrême, et, le sein