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sans raison, d’être le premier gentilhomme de France ; et ses maîtresses lui disaient, non sans cause, qu’il en était le mieux fait et le plus beau. C’était une chose considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en personne. Lorsqu’il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt étendu sur l’épaule de M. d’Argenson, pendant que son talon rouge glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes les chuchoteries cessèrent ; les courtisans baissaient la tête, n’osant pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas, hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand’mères appelaient une révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal « shakehand » des Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation à Versailles, dans ses Mémoires :

« Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n’étaient pas marquants ; je ne pus cependant me faire à l’impassible et sourcilleux maintien de Louis XV. Il toisait l’homme qu’on lui présentait de la tête aux pieds, et il avait l’air de n’en recevoir aucune impression. Il me semble cependant que, si l’on disait à un géant : Voici une fourmi que je vous présente, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-être : Ah ! le petit animal ! »

Le taciturne monarque passa donc à travers ces