Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/269

Cette page a été validée par deux contributeurs.


compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la réflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait odieux et impossible de ne pas chercher, n’importe par quel moyen, à pénétrer un tel mystère. Évidemment cette femme était mourante ; était-ce de maladie ou de faim ? Ce devait être, en tout cas, de misère. Eugène ouvrit la lettre ; elle portait sur l’adresse : « À monsieur le baron de ***, » et renfermait ce qui suit :

« Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitié, ne rejetez pas ma prière. Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m’a ôté le peu de force et de courage que j’avais. Le mois d’août, je rentre en magasin ; mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j’ai presque la certitude qu’avant samedi je me trouverai tout à fait sans asile. J’ai si peur de mourir de faim, que ce matin j’avais pris la résolution de me jeter à l’eau, car je n’ai rien pris encore depuis près de vingt-quatre heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d’espoir m’est venu au cœur. N’est-ce pas que je ne me suis pas trompée ? Monsieur, je vous en supplie à genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer encore quelques jours. Moi, j’ai peur de mourir, et puis je n’ai que vingt-trois ans ! Je viendrai peut-être à bout, avec un peu d’aide, d’atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour