Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/245

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Il va sans dire que les amis d’Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et ses scrupules. — Que prétends-tu ? lui demandait souvent un de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d’être un bon vivant ; que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard ?

— Qu’il faut s’abstenir, répondait Eugène, de peur que cela n’arrive une seconde fois.

— Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de carte, qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t’inquiéter ? Tel d’entre nous a perdu au jeu ; est-ce une raison pour se faire moine ? L’un n’a plus le sou, l’autre boit de l’eau fraîche ; est-ce qu’Élise en perd l’appétit ? À qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piété pour aller se casser un bras à Montmorency ? la voisine n’en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d’épée ; elle te tourne le dos, c’est tout simple : en a-t-elle moins fine taille ? Ce sont de ces petits inconvénients dont l’existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d’amis dans les cafés, les promenades et les guinguettes ! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques : les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac ; tout