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était fâché que son frère ne revînt pas souper avec lui.

Il ne lui fut pas difficile de trouver un prétexte pour justifier cette absence, et de dire à la baronne en rentrant que Tristan s’était arrêté chez un fermier, avec lequel il était en marché pour un coin de terre. Madame de Berville, qui ne dînait qu’à neuf heures quand ses enfants allaient à la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut attendre pour se mettre à table que son fils aîné fût revenu. Armand, mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son métier, parut médiocrement satisfait de ce retard qu’on lui imposait. Peut-être craignait-il, à part lui, que la visite à Renonval ne se prolongeât plus longtemps qu’il n’avait été dit. Quoi qu’il en fût, il prit d’abord, pour se donner un peu de patience, un à-compte sur le dîner, puis il alla visiter ses chiens et jeter à l’écurie le coup d’œil du maître, et revint s’étendre sur un canapé, déjà à moitié endormi par la fatigue de la journée.

La nuit était venue, et le temps s’était mis à l’orage. Madame de Berville, assise, comme de coutume, devant son métier à tapisserie, regardait la pendule, puis la fenêtre, où ruisselait la pluie. Une demi-heure s’écoula lentement, et bientôt vint l’inquiétude.

— Que fait donc ton frère ? disait la baronne ; il est impossible qu’à cette heure et par un temps semblable il s’arrête si longtemps en route ; quelque accident lui sera arrivé : je vais envoyer à sa rencontre.

— C’est inutile, répondait Armand ; je vous jure