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ment vêtu, qui tenait à la main un morceau d’ardoise, sur lequel il traçait des lettres et des figures avec un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise à son voisin, plus âgé que lui ; celui-ci paraissait le comprendre aussitôt, et lui répondait de la même manière avec une très grande promptitude. Tous deux échangeaient en même temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains signes qui semblaient leur servir à se mieux communiquer leurs idées.

Camille ne comprit rien, ni à ces dessins qu’elle distinguait à peine, ni à ces signes qu’elle ne connaissait pas ; mais elle avait remarqué, du premier coup d’œil, que ce jeune homme ne remuait pas les lèvres ; — prête à sortir, elle s’arrêta. Elle voyait qu’il parlait un langage qui n’était celui de personne, et qu’il trouvait moyen de s’exprimer sans ce fatal mouvement de la parole, si incompréhensible pour elle, et qui faisait le tourment de sa pensée. Quel que fût ce langage étrange, une surprise extrême, un désir invincible d’en voir davantage lui firent reprendre la place qu’elle venait de quitter ; elle se pencha au bord de la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant de nouveau écrire sur l’ardoise et la présenter à son voisin, elle fit un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. À ce mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille à son tour. À peine leurs yeux se furent-ils rencontrés, qu’ils restèrent tous deux d’abord immobiles et indécis, comme s’ils eussent cher-