Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/141

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des pas des acteurs, ce vaste échange de pensées entre le théâtre et la salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-même. — Nous parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde ; nous écoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de tout ; toi seule ne jouis de rien, toi seule n’entends rien, toi seule n’es ici qu’une statue, le simulacre d’un être qui ne fait qu’assister à la vie.

Camille ferma les yeux pour se délivrer de ce spectacle ; elle se souvint de ce bal d’enfants où elle avait vu danser ses compagnes, et où elle était restée près de sa mère. Elle revint par la pensée à la maison natale, à son enfance si malheureuse, à ses longues souffrances, à ses larmes secrètes, à la mort de sa mère, enfin à ce deuil qu’elle venait de quitter, et qu’elle résolut de reprendre en rentrant. Puisqu’elle était à jamais condamnée, il lui sembla qu’il valait mieux pour elle ne jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amèrement qu’elle ne l’avait encore fait que tout effort de sa part pour résister à la malédiction céleste était inutile. Remplie de cette pensée, elle ne put retenir quelques pleurs que l’oncle Giraud vit couler ; il cherchait à en deviner la cause, lorsqu’elle lui fit signe qu’elle voulait partir. Le bonhomme, surpris et inquiet, hésitait et ne savait que faire ; Camille se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu’il lui donnât son mantelet.

En ce moment, elle aperçut au-dessous d’elle, à la galerie, un jeune homme de bonne mine, très riche-