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Tandis que la voiture se traînait lentement sur les cailloux d’un chemin vicinal nouvellement fait, madame des Arcis, regardant sa fille endormie, se livrait aux plus tristes pressentiments. Soutenant Camille, de façon à ce que les cahots ne pussent l’éveiller, elle songeait, avec cette force que la nuit donne à la pensée, à la fatalité qui semblait la poursuivre jusque dans cette joie légitime qu’elle venait d’avoir à ce bal. Une étrange disposition d’esprit la faisait se reporter tour à tour, tantôt vers son propre passé, tantôt vers l’avenir de sa fille. — Que va-t-il arriver ? se disait-elle. Mon mari s’éloigne de moi ; s’il ne part pas aujourd’hui pour toujours, ce sera demain ; tous mes efforts, toutes mes prières ne serviront qu’à l’importuner ; son amour est mort, sa pitié subsiste, mais son chagrin est plus fort que lui et que moi-même. Ma fille est belle, mais vouée au malheur ; qu’y puis-je faire ? que puis-je prévoir ou empêcher ? Si je m’attache à cette pauvre enfant, comme je le dois, comme je le fais, c’est presque renoncer à voir mon mari. Il nous fuit, nous lui faisons horreur. Si je tentais, au contraire, de me rapprocher de lui, si j’osais essayer de rappeler son ancien amour, ne me demanderait-il pas peut-être de me séparer de ma fille ? Ne pourrait-il pas se faire qu’il voulût confier Camille à des étrangers, et se délivrer d’un spectacle qui l’afflige ?

En se parlant ainsi à elle-même, madame des Arcis embrassait Camille.