Ouvrir le menu principal

Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/92

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
84
lectures du soir.

de ces champs incultes et entourés de pierres qui forment le sommet des hauts rochers de la côte.

On entendait la mer se briser au pied des rocs à une centaine de pieds de profondeur.

Là, Kernan s’arrêta :

— Maintenant, dit-il d’une voix grave, mais qui indiquait une résolution irrévocablement arrêtée, et dans laquelle était empreint tout l’entêtement breton, maintenant, tu vas mourir.

— Moi ! s’écria le misérable.

Peut-être voulut-il appeler, alors, mais sa voix lui resta dans la gorge.

— Tu peux crier, dit le Breton ; tu peux demander grâce ; personne ne t’entendra, pas même moi. Rien ne te sauvera. À ta place, foi de Breton, je mourrais bravement, et non comme un lâche.

Karval essaya de se débattre ; mais le Breton d’une main le contint, et le courba jusqu’à terre.

— Kernan ! dit alors Karval d’une voix entrecoupée, grâce ! Je suis riche, j’ai de l’or ; je t’en donnerai beaucoup ! beaucoup ! Grâce ! grâce !

— Grâce à toi, malheureux ! s’écria Kernan d’une voix terrible ; toi qui as de ta main assassiné notre bonne dame, toi qui as de ta main arrêté notre maître, toi qui l’as fait condamner à mort, toi qui vas jeter notre fille à la guillotine ; toi, Breton renégat, voleur, incendiaire, qui as pillé, ruiné, brûlé ton pays ! Ah ! Dieu me damnerait, misérable, si je ne te tuais pas de ma main ! Meurs donc !

Karval était étendu à terre, le bras de Kernan se levait pour le frapper, quand le Breton s’arrêta. Une idée subite venait de traverser son esprit. Pendant cette guerre, cette même idée suspendit souvent la mort des prisonniers républicains, et prenait son origine dans ce sentiment religieux qui souleva les masses vendéennes.

Kernan s’était relevé en disant :

— Tu mourras, mais tu ne mourras pas sans confession.

Karval comprenait à peine ces paroles ; mais enfin, sa mort retardée, il avait encore une faible chance de s’échapper ; il était incapable de faire un mouvement. Kernan le releva d’une main, en se parlant à lui-même, sans autrement faire attention au misérable Karval.

— Oui ! il faut qu’il se confesse. Je n’ai pas le droit de le tuer sans confession. Mais un prêtre ! un prêtre ! où en trouver un ? J’irai jusque dans Brest en chercher un, s’il le faut ! un assermenté ! un jureur ! ce sera toujours assez bon pour ce gueux-là !

Pendant ce temps, le Breton marchait ; Karval, comme une masse inerte, pendait à son bras, et des gouttes de sang marquaient son passage sur les pierres de la route.

Cependant, les murs de Brest apparurent bientôt, et Karval, en qui survivait le sentiment de la conservation, comprit quelle unique chance s’offrait à lui ; une fois rentré dans la ville, il était décidé à appeler au secours, dût-il tomber mort. Il ouvrit donc les yeux, et vit peu à peu les remparts se dessiner dans l’ombre. Encore quelques pas, et il pourrait tenter son dernier moyen de salut.

En ce moment, à l’extrémité d’un chemin creux qui coupait la grande route, il aperçut un homme qui passait. Il ramassa alors un dernier reste d’énergie ; il s’arracha à l’étreinte du Breton, et courut en s’écriant :

— Sauvez-moi ! sauvez-moi !

Mais, en deux bonds, Kernan rejoignit Karval, et, regardant cet homme que le hasard amenait devant lui, il poussa un cri de joie féroce :

— Yvenat ! s’écria-t-il ; le prêtre Yvenat ! Qui donc oserait dire que la justice de Dieu n’est pas dans tout ceci, Karval ? écoute, c’est un prêtre !

Karval recula.

— Yvenat, dit alors Kernan, je te connais ; c’est moi qui t’ai sauvé de l’île Tristan. Tu es prêtre, cet homme est condamné à mourir, confesse-le.

— Mais ! dit le prêtre.

— Il n’y a pas d’objections ! pas de grâce à espérer ! Obéis.

Yvenat voulut résister ; Kernan leva sa redoutable main en lui disant :

— Ne me force pas à porter la main sur toi. Confesse cet homme. S’il ne peut parler, je vais aider ses souvenirs ; il a tué et volé ! il n’a plus que quelques minutes pour se repentir avant de paraître devant Dieu.

Il se passa alors une scène épouvantable ; le misérable, auquel revinrent en un instant les souvenirs et les sentiments de sa jeunesse, les leçons de son enfance, s’accusa vaguement, pleurant, faisant pitié sans émouvoir le Breton. Il ne savait ce qu’il disait ; Yvenat tremblait de tous ses membres, une irrésistible terreur s’emparait de lui ; le prêtre entendait à peine les paroles que le pénitent prononçait sans les comprendre, et enfin, n’en pouvant plus, et lui donnant une absolution rapide, il s’enfuit sans oser retourner la tête.

Il n’avait pas disparu à l’angle du chemin creux, qu’un cri sinistre retentissait dans les airs, et bientôt, le prêtre épouvanté put apercevoir un homme, portant un autre homme sur ses épaules, passer lentement à travers les champs déserts, et précipiter un cadavre du haut des rochers dans les flots sombres de la baie.


XVI. — le 9 thermidor.

À minuit, Kernan rentrait au Porzik. Il déclara qu’il venait de tuer Karval. Marie, frissonnante, rentra dans sa chambre. Dès qu’elle fut partie, le Breton saisit le bras du chevalier.

— C’est demain l’exécution, dit-il.

Henry devint pâle de terreur.

— C’est demain, reprit Kernan, mais j’arracherai notre maître à la mort au pied même de l’échafaud, ou je mourrai !

— J’irai avec vous, Kernan, dit Henry.

— Et Marie, que deviendra-t-elle ?

— Marie, Marie, fit le jeune homme.

— Il faut bien que vous restiez là, si je venais à mourir. Mais qu’elle ne sache rien, la pauvre enfant ; demain, elle sera orpheline, ou son père lui sera rendu.

Henry voulut insister encore, mais il se débattait contre lui-même, et la raison, d’accord avec ses sentiments, lui faisait une loi de demeurer près de sa fiancée.

Ni Kernan ni Henry ne dormirent pendant cette nuit funeste ; le Breton pria avec ferveur.

Au matin, Kernan embrassa Marie, serra la main du chevalier, et reprit le chemin de Recouvrance. Il n’avait pas de projet arrêté : les circonstances le décideraient à agir.

À six heures, il entra dans la ville et se dirigea vers la prison. Pendant deux heures il attendit ; il vit venir la charrette peinte en rouge. À huit heures, elle ressortait avec une charge de condamnés ; le comte de Chanteleine était parmi eux. Les gardes nationaux les entouraient et le funèbre cortège se dirigea vers l’échafaud.

Un moment, le comte aperçut Kernan dans la foule. Une interrogation rapide passa dans son regard ; que