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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/83

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musée des familles.

celui de cette baie agitée et furieuse ! On apercevait quelque barque attardée qui, sa voile au bas ris, luttait avec les vagues, disparaissait parfois, et se voyait entraînée souvent loin du port ; de là, l’oeil suivait jusqu’à la pointe du Raz ce long promontoire qui s’enfonçait dans la mer.

Henry, très au courant des choses du pays, faisait admirer ces beaux points de vue à sa compagne ; il l’instruisait ; il lui nommait tous les clochers, ceux de Poullan, de Beuzec, de Pont-Croix, de Plogoff, qui signalaient alors tant de paroisses désertes.

Puis les promenades se prolongeaient jusque du côté de Sainte-Anne de la Palud ; on tournait la baie ; on apercevait au loin la chaîne des monts d’Aray affaissés sur eux-mêmes comme des montagnes fatiguées qui se seraient couchées dans la plaine.

Un autre jour, les promeneurs faisaient bravement leurs quatre lieues de pays et allaient écouter l’océan mugir à la pointe du Raz. Là, le ressac produisait des effets merveilleux et terribles sur les rocs de cette petite baie au nom sinistre, qui s’appelle la baie des Trépassés. Ce spectacle des flots irrités impressionnait vivement la jeune fille ; elle se serrait au bras du chevalier quand les nappes d’écume enlevées par le vent retombaient en bruyantes cataractes.

Il y avait aussi certaines vieilles légendes qu’Henry racontait et dont la plus célèbre est celle de la fille du roi Canut, qui livra au diable les clés d’un puits immense et sans fond. C’était du temps où des plaines immenses s’étalaient à la place de la baie ; mais les portes du puits ayant été imprudemment ouvertes, les flots firent irruption, noyèrent les villes, les habitants, les troupeaux, tout ce pays alors si fertile, et formèrent ce bras de mer qui s’est appelé depuis la baie de Douarnenez.

— Un singulier temps que celui où l’on croyait à de pareilles choses, disait Henry.

— Ne valait-il pas notre siècle de malheur ? répondait Kernan.

— Non, Kernan, reprenait le jeune homme, car les époques d’ignorance et de superstitions sont toujours détestables ; il n’en peut rien sortir de bon ; tandis que, lorsque Dieu aura pris pitié de la France, qui sait si de ces épouvantables excès l’humanité n’aura pas retiré quelque profit que nous ne pouvons prévoir ! Les voies du Ciel sont impénétrables, et dans le mal se trouve toujours le germe du bien.

Puis, en causant ainsi, en se faisant un fonds d’espérance pour l’avenir, on revenait tranquillement à la maison, et de ces longues courses on rapportait un bon appétit. C’étaient véritablement des jours heureux pour ce petit monde, et n’eût été la profonde préoccupation du comte, ces pauvres proscrits n’auraient rien demandé que la continuation de ce bonheur.

Cependant, Henry n’avait pas renouvelé sa tentative auprès de Kernan, bien qu’il eût surpris souvent le Breton à regarder la jeune fille et lui avec un malin sourire.

Mais Marie, qui n’y entendait pas malice, naïve et simple, ne se gênait pas pour parler à son oncle du chevalier de Trégolan ; elle le faisait même à son insu avec un véritable enthousiasme.

— Un bien excellent cœur ! disait-elle ; un véritable cœur de gentilhomme, et tel que je ne pourrais souhaiter d’autre frère que lui.

Kernan la laissait dire.

— Quelquefois même, reprenait Marie, je me demande si nous n’abusons pas de sa générosité ! car il travaille pour nous, ce pauvre M. Henry, il se donne bien du mal, et nous ne pourrons jamais le payer de ses peines !

Kernan ne répliquait pas.

— Ajoute, continuait la jeune fille, qui se figurait sans doute que le Breton répondait affirmativement à toutes ses questions, ajoute qu’il n’est pas proscrit, lui, qu’il a des protecteurs, puisqu’il a pu obtenir à Paris la grâce de sa sœur ! Et cependant il reste dans ce pays, dans cette cabane ; il se condamne à un rude métier, il y risque sa vie ; et cela pour qui ? pour nous ! Oh ! il faudra bien que le Ciel le récompense un jour, car nous, nous serons impuissants à le faire.

Kernan se taisait toujours, mais il souriait en songeant que la récompense n’était pas loin.

— Enfin, dit Marie, est-ce que tu ne trouves pas que c’est un digne jeune homme ?

— Certes, répondit Kernan, ton père n’en voudrait pas d’autre pour fils, et moi, ma nièce Marie, je n’en voudrais pas d’autre pour neveu.

Ce fut la seule allusion que se permît le Breton, mais il ne sut pas si elle fut comprise. Cependant, il est probable qu’en causant avec le chevalier, Marie lui rapporta l’opinion de Kernan à son égard. En effet, quelques jours plus tard, Henry se trouvant à la pêche avec Kernan, lui fit les plus complètes ouvertures en rougissant et en laissant échapper ses filets.

— Il faut en parler au père, se contenta de répondre le Breton.

— Tout de suite ! s’écria le chevalier, effrayé d’une telle hâte.

— En rentrant.

— Mais… fit le jeune homme.

— Mettez donc la barre au vent, ou nous allons ralinguer.

Et ce fut tout. Henry redressa la barre, mais il la tenait si mal que Kernan fut obligé de prendre place au gouvernail.

Ceci se passait le 20 mars ; pendant les jours précédents, le comte avait paru plus soucieux que d’habitude ; plusieurs fois, il avait pris sa fille dans ses bras et l’avait serrée sur son cœur sans prononcer une parole. Lorsque Kernan fut de retour après la pêche, une pêche d’amoureux, pour tout dire, et qui fut assez mauvaise, il s’adressa d’abord à Marie.

— Où est ton père ? lui demanda-t-il.

— Mon père est sorti, répondit la jeune fille.

— Tiens ! cela est singulier, fit Kernan ; ce n’est guère dans ses habitudes.

— Il ne vous a rien dit, mademoiselle ? dit Henry.

— Non ! je lui ai proposé de l’accompagner ; mais II s’est contenté, pour toute réponse, de m’embrasser bien affectueusement, et il est parti.

— Eh bien ! attendons son retour, monsieur Henry, dit Kernan.

— Vous aviez à lui parler ? demanda la jeune fille.

— Oui, mademoiselle, balbutia Henry.

— Oui, répondit Kernan, une bêtise, un rien ; attendons.

Ils attendirent ; l’heure du souper arriva sans que le comte fût de retour. On patienta, mais bientôt on commença à s’inquiéter. Le bonhomme Locmaillé avait vu le comte se diriger vers la route de Châteaulin ; il marchait rapidement, un bâton à la main, comme quelqu’un qui voyage.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Marie.