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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/82

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lecture du soir.

De là un danger sérieux pour le comte et pour sa fille.

Quelques jours se passèrent dans les plus vives inquiétudes ; Kernan fit même ses préparatifs pour le cas où un départ subit fût devenu nécessaire. Mais enfin, une semaine après les événements, rien ne légitimant la crainte d’une invasion des républicains, le comte commença à se rassurer.

Ou Yvenat n’avait pu gagner les villes, et était retombé entre les mains de ses paroissiens, ou, ne voulant pas se venger de ses ennemis, il avait pris le parti de rentrer dans l’ombre.

Il existait aussi une troisième hypothèse : que les Municipalités des villes, les délégués du Comité de salut public, trop occupés de la guerre vendéenne qu’il fallait terminer, et de la chouannerie qui prenait naissance, n’eussent pas de temps à consacrer à la vengeance du prêtre Yvenat.

Quoi qu’il en soit, le pays demeura tranquille ; le comte reprit peu à peu confiance et retomba dans ses préoccupations habituelles. À le considérer, on voyait combien le malheur l’avait rapidement vieilli ; Kernan s’en effrayait quelquefois ; il lui semblait d’ailleurs que son maître était dominé par une grande idée, dont lui n’avait pas le secret. Véritable peine pour le fidèle Breton, habitué à partager toutes les pensées du comte ; mais il respectait le silence dans lequel celui-ci se renfermait.

Marie avait aussi remarqué combien son père se retirait de plus en plus en lui-même. Toutes les fois qu’elle pénétrait dans sa chambre, elle le voyait le plus souvent agenouillé et priant avec une extrême ferveur. Elle revenait alors tout émue et se sentait prise d’une indéfinissable inquiétude qu’elle ne voulut pas cacher à Kernan. Celui-ci la rassurait de son mieux, sans être rassuré lui-même.

Cependant, les jours se succédaient avec la série de leurs incidents peu variés. La pêche allait tant bien que mal, et les hôtes de Locmaillé étaient réduits à manger ses produits plus souvent qu’à les vendre. L’hiver avait été fort rigoureux : Marie travaillait à ses grosses chemises, et ses faibles doigts se tiraient à leur honneur de cette tâche ingrate ; souvent même, Trégolan l’aidait dans la partie des gros ourlets qu’elle n’avait pas la force de coudre, et quand il ne faisait pas le métier de pêcheur, assis à ses côtés, il faisait bravement celui de couturière. D’ailleurs, à cette époque, plus d’un gentilhomme émigré dut demander ainsi l’existence à l’ouvrage de ses mains ; ce n’était pas déroger, au contraire. Henry commettait souvent bien des maladresses et des gaucheries dont souriait la jeune fille ; cependant, aidée ou non, elle ne gagnait guère plus de cinq à six sols par jour.

Pendant ces quelques heures de travail, Henry avait raconté toute sa vie, et toute l’histoire de cette pauvre sœur qu’il aimait tant. Marie trouvait dans son cœur de douces consolations pour le jeune homme.

— Monsieur Henry, lui disait-elle, ne puis-je être votre sœur ? ne dois-je pas remplacer près de vous cette sainte martyre dont la mort m’a sauvée ?

— Oui ! répondait le chevalier, vous êtes ma sœur ; vous êtes belle et bonne comme elle ! vous avez son cœur et ses yeux ; c’est son âme tout entière que je retrouve en vous ! oui ! vous êtes ma sœur, et ma sœur bien-aimée !

Alors il s’arrêtait, et souvent s’enfuyait pour ne pas en dire davantage ; car il sentait un autre sentiment, plus fort que celui de l’amour fraternel, l’envahir tout entier.

La jeune fille, bien qu’elle ne se rendît pas compte de l’état de son âme, sentait aussi une émotion inconnue se glisser en son cœur ; mais elle prenait cette émotion pour la reconnaissance poussée à l’extrême envers son sauveur.

Cependant, le secret de pareils sentiments ne peut demeurer éternellement dans les âmes généreuses sans faire irruption au-dehors ; celui qui aime véritablement est souvent débordé par son amour ; il faut qu’il parle, et, comme Henry se serait gardé sur toutes choses de déclarer ses véritables sentiments à la jeune fille, il cherchait dans Kernan le confident obligé.

Le Breton avait tout vu, mais il laissait venir.

Henry causa d’abord fort évasivement.

— Si le comte venait à manquer à sa fille, lui dit-il un jour, que deviendrait-elle ? ne serait-ce pas une situation funeste que celle de cette orpheline ? comment la pauvre proscrite pourrait-elle échapper à ses ennemis ?

— Je serais là, répondit Kernan en souriant.

— Sans doute, reprit Henry, sans doute ; mais, mon brave Kernan, qui sait où la destinée vous entraînera ! Le comte ne peut-il vous rappeler sous les drapeaux de l’armée catholique, eh bien ! dans ce cas, qui protégerait Marie ?

Kernan pouvait facilement répondre que ni le comte ni le serviteur n’abandonneraient ensemble la demoiselle de Chanteleine, mais il feignit d’accepter l’argument du chevalier comme irréfutable.

— Oui ! dit-il, qui la protégerait alors ? Ah ! monsieur Henry, il lui faudrait un brave cœur pour l’aimer, et le bras d’un mari pour la défendre ! Mais qui oserait prendre à sa charge cette jeune fille proscrite et sans fortune ?

— Il ne faudrait pas être bien audacieux pour le faire, répondit Henry avec vivacité, la connaissant comme nous pouvons la connaître ! Marie a passé par de terribles épreuves, et elle fera une digne femme, la femme qu’il faut à un honnête homme pour traverser les époques révolutionnaires.

— Vous avez raison, monsieur Henry, reprit Kernan, si on la connaissait, mais on ne la connaît pas, et il n’y a guère d’apparence que dans ce village de Douarnenez nous trouvions jamais le mari qui convient à ma nièce.

En parlant ainsi, le Breton voulait obliger le jeune homme à s’ouvrir plus clairement ; mais cette réponse produisit un effet tout opposé. Le chevalier crut voir dans ces paroles une désapprobation complète. Et ce jour-là il n’en dit pas davantage, ce dont Kernan fut très vexé.

Le mois de février se passa. Pendant la semaine, chacun travaillait de son mieux ; le dimanche, le comte lisait l’office divin dans la salle basse, et ces pieuses gens y apportaient une ferveur vraiment catholique ; ils imploraient le Ciel pour leurs martyrs, et, en vrais chrétiens, ils priaient aussi pour leurs ennemis, sauf Kernan. Le Breton faisait seul exception ; il n’était pas chrétien jusqu’à l’oubli des injures, et chaque soir sa prière était suivie d’un serment de vengeance.

Puis, quand le temps était beau, Kernan proposait une promenade sur la côte. Le plus souvent, le comte restait à la maison. Alors Henry, Kernan et Marie s’en allaient par les rochers ; ils gravissaient la colline sur laquelle est assis le village de Douarnenez ; ils remontaient la grande route du côté de l’église qui domine la baie, et de là leurs regards se perdaient sur ce morceau de mer largement ouvert à l’horizon, qui a ses tempêtes et ses sinistres comme l’océan. Quel magnifique spectacle que