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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/58

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lectures du soir.

— Un bon temps et une bonne nuit pour le juroux ! on n’en pouvait pas choisir une plus belle !

— Ah ! tu veux parler de cet Yvenat, dit Henry.

— Du maudit ! oui ! mais bientôt, si on en parle encore, on ne le verra plus, du moins !

— Que veux-tu dire ?

— Je m’entends.

Et le bonhomme retomba dans ses réflexions, tout en prêtant l’oreille à quelque rumeur attendue.

— Henry, dit alors le comte, vous paraissez connaître l’histoire de ce malheureux, pourriez-vous nous dire quel est cet Yvenat, et quel est ce maudit ?

— Oui, monsieur Henry, dit la jeune fille, j’en ai entendu parler, j’ai même vu un infortuné sur l’île Tristan, mais je n’ai pu en apprendre davantage.

— Mademoiselle, répondit Trégolan, cet Yvenat est un prêtre constitutionnel, un assermenté, un juroux, comme ils disent, et depuis que la Municipalité de Quimper est venue l’installer à sa cure il n’a eu d’autre ressource que de se réfugier dans cette île pour échapper à la fureur de ses paroissiens !

— Ah ! s’écria le comte, c’est un assermenté, un de ces prêtres qui ont adhéré à la Constitution civile du clergé !

— Comme vous dites, monsieur le comte, répondit Trégolan ; aussi, dès que la force armée qui l’avait installé a été partie, vous voyez ce qu’est devenu ce malheureux. Il a dû s’échapper dans une barque, et se réfugier au sommet de cette île, où il vit de quelques coquillages !

— Et comment ne s’enfuit-il pas ? demanda Kernan.

— On ne laisse pas une chaloupe approcher de l’île, et cet infortuné finira par périr.

— Ce ne sera pas long, murmura Locmaillé.

— Le malheureux ! dit le comte en poussant un profond soupir, voilà donc ce qu’il a gagné à se rallier à la Constitution civile ! il n’a pas compris le rôle sublime du prêtre pendant ces époques de bouleversement et de terreurs !

— Oui, fit Trégolan, c’est une noble mission !

— Certes, reprit le comte avec enthousiasme, plus belle même que celui du Vendéen et du Breton qui ont couru aux armes pour la défense de la sainte cause ! J’ai vu de près ces ministres du Ciel ! Je les ai vus bénissant et absolvant une armée entière agenouillée avant la bataille ! je les ai vus célébrant la messe sur un tertre isolé avec une croix de bois, des vases de terre et des ornements de toile ; je les ai vus ensuite, se jetant dans la mêlée le crucifix à la main, secourir, consoler, absoudre les blessés jusque sous le feu des canons républicains, et là, ils m’ont paru plus enviables qu’autrefois dans la pompe des cérémonies religieuses.

En parlant ainsi, le comte semblait animé du feu sacré des martyrs ; son regard brillait d’une ardeur toute catholique ; on sentait en lui une inébranlable conviction, qui en eût fait un confesseur déterminé de la foi.

— Enfin, ajouta-t-il, pendant ce terrible temps d’épreuves, si je n’avais été ni époux ni père !… j’aurais voulu être prêtre !

Chacun regarda la figure du comte. Elle resplendissait.

En ce moment, une sourde rumeur se fit entendre au milieu des sifflements de la tempête ; des menaces humaines se mêlaient à la menace des éléments. C’était encore un bruit indécis ; mais sans doute Locmaillé savait à quoi s’en tenir, car il se leva en disant :

— Bon ! les voilà ! les voilà !

— Que se passe-t-il donc ? fit Kernan.

Il alla vers la porte ; celle-ci, à peine entrebâillée, fut si violemment repoussée par le vent, que le robuste Breton n’eut pas trop de toute sa force pour la refermer.

Mais si peu qu’il eût regardé au-dehors, il avait aperçu sur la ligne du rivage des torches allumées qui s’agitaient dans les rafales ; des cris terribles retentissaient pendant les courts apaisements de la tempête. De sinistres scènes se préparaient pour la nuit.

Autrefois, avant la Révolution, les prêtres étaient en grande vénération dans toute la Bretagne ; ils n’avaient point trempé dans les excès ni dans les abus de pouvoir qui signalèrent le clergé des provinces plus avancées. Dans ce coin de la France, ils étaient bons, humbles, serviables, et faits pour ainsi dire du meilleur de la population. On les comptait en grand nombre, et personne ne songeait à s’en plaindre ; il y avait jusqu’à cinq prêtres par paroisse, et même quelquefois douze ; en somme, plus de quinze cents religieux dans le seul département du Finistère. Les curés, ou, pour les appeler comme en Bretagne, les recteurs, jouissaient d’un pouvoir considérable, mais considéré. Ils nommaient leurs desservants, ils enregistraient les actes de l’état civil, les contrats, les testaments ; ils étaient presque tous inamovibles et comptaient sous leurs ordres de nombreux jeunes clercs, qui vivaient avec les paysans, les instruisaient dans leurs devoirs religieux et leur apprenaient des cantiques.

Quand arriva le serment, lorsque la Constitution civile du clergé fut décrétée, alors que tous les prêtres de France durent y adhérer, le clergé français se sépara en assermentés et en insermentés. Ceux-ci furent les plus nombreux ; ils refusèrent de jurer, et durent opter entre la prison ou l’exil ; une somme de trente-deux livres fut accordée à qui amènerait les récalcitrants au district, et enfin une loi du 26 août 1792 décréta leur déportation en masse.

Pendant un assez long temps, les prêtres réfractaires purent se soustraire aux dénonciations et aux poursuites de leurs ennemis ; mais la haine ne se lassa pas ; bientôt, ils furent tous pris, déportés ou massacrés ; et des départements entiers se virent privés de leurs vieux amis.

C’est ce qui arriva dans le Finistère, où le clergé fut très vivement traqué ; les prêtres disparurent bientôt, et les secours de la religion manquèrent absolument.

Alors les Municipalités introduisirent les prêtres constitutionnels ; les paroissiens refusèrent de les recevoir. Il y eut lutte et bataille en plus d’un endroit ; les paysans chassèrent les jureurs ; plusieurs prises de possession de cure furent ensanglantées.

À Douarnenez, le 23 décembre 1792, les gardes nationaux de Quimper vinrent établir le prêtre Yvenat ; ce n’était point un méchant homme, loin de là ; avant cette malheureuse affaire du serment, il avait toujours rempli dignement son sacerdoce ; c’était certainement un homme de bien, à qui sa conscience ne défendait pas d’adhérer à une Constitution que Louis XVI avait signée, après tout, et, quoique assermenté, il eût certainement rempli dignement son ministère.

Mais c’était un jureur ; les paysans n’en voulurent point ; ils ne raisonnaient pas à cet égard ; c’était affaire de sentiment ; aussi, dès le début, les ennuis commencèrent pour le prêtre Yvenat ; il ne trouva personne pour le servir au presbytère ; les cordes de ses cloches furent coupées ; il ne pouvait faire sonner les offices ; aucun enfant ne voulut répondre la messe, aucun parent ne l’eût permis ; on préférait s’en passer ; enfin, le vin lui manquait