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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/56

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lectures du soir.

— Ah ! monsieur Henry, murmura Marie.

Elle s’arrêta, regarda son père et Kernan, se jeta dans leurs bras en les mouillant de larmes ; puis elle revint vers le chevalier.

— Henry, dit-elle en lui tendant timidement sa joue, je n’ai pas d’autre présent à vous faire.

Le jeune homme effleura de ses lèvres la joue fraîche de la jeune fille, et sentit son cœur battre à se rompre dans sa poitrine.

Kernan souriait, et le comte mêlait involontairement dans sa pensée les noms d’Henry de Trégolan et de Marie de Chanteleine.

Chez Locmaillé le 1er janvier 1794. Dessin de V. Foulquier.


X. — l’île tristan

Le mois de janvier s’écoula paisiblement, et les hôtes de Locmaillé reprirent peu à peu confiance. Trégolan se sentait chaque jour plus vivement attiré vers la jeune fille ; mais, Marie étant son obligée, il mettait à cacher son amour tout le soin qu’un autre, moins délicat, eût mis à l’afficher ; personne donc ne s’en doutait, si ce n’est peut-être Kernan, qui avait de bons yeux et qui se disait : « Cela se fera, et rien de plus heureux n’aura pu se faire. »

Le village de Douarnenez était tranquille et ce calme ne fut troublé qu’une seule fois, et dans les circonstances suivantes,

Il y avait, de l’autre côté de la rivière, en face de la maison de Locmaillé, à un demi-quart de lieue à peine, une île très rapprochée de la côte et faite uniquement d’un gros rocher inculte ; un feu allumé à son sommet signalait pendant la nuit l’entrée du port. On l’appelait l’île Tristan, et elle justifiait bien son nom ; Kernan avait remarqué que les pêcheurs semblaient l’avoir prise en horreur ; ils évitaient avec soin d’y aborder ; plusieurs d’entre eux même montraient le poing en passant devant elle ; d’autres se signaient et leurs femmes menaçaient les enfants méchants de « l’île maudite ».

On eût dit qu’elle renfermait une léproserie ou un lazaret. C’était un véritable lieu de proscription et dont on avait peur.

Les pêcheurs disaient parfois :

— Le vent souffle de l’île Tristan, la mer sera mauvaise, et plus d’un y restera.

Cette crainte n’était évidemment pas justifiée ; néanmoins, cet endroit passait pour dangereux et funeste. Et cependant il était habité, car de temps à autre on apercevait, errant sur les rocs, un homme vêtu de noir, que les gens de Douarnenez se montraient du doigt en criant :

— Le voilà ! le voilà !

Souvent même, à ces cris se joignaient des menaces.

À mort ! à mort ! répétaient les pêcheurs avec colère.

Alors l’homme vêtu de noir rentrait dans une hutte délabrée, située au sommet de l’îlot.

Cet incident se renouvela plusieurs fois ; Kernan le fit observer au comte, et ils interrogèrent Locmaillé à ce sujet.

— Ah ! fit celui-ci, vous l’avez donc vu ?

— Oui ! répondit le comte ; pouvez-vous me dire, mon ami, quel est ce malheureux qui semble rejeté de la société des hommes ?