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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/20

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lectures du soir.

— Oh ! Karval ! Karval ! murmurait le Breton entre ses dents.

Enfin, le comte et Kernan arrivèrent devant la porte du château ; l’incendie l’avait respecté ; mais il demeurait sombre, silencieux ; pas une cheminée qui lançât dans l’air son panache de fumée matinale.

Le comte et Kernan se précipitèrent vers la porte, et s’arrêtèrent épouvantés.

— Vois ! vois ! dit le comte.

Une affiche énorme était collée sur l’un des montants ; elle portait en tête l’œil de la loi, des faisceaux de piques et de rameaux surmontés du bonnet phrygien. D’un côté se trouvait la description du domaine, de l’autre son évaluation.

Le château de Chanteleine, confisqué par la République, était à vendre.

— Les misérables ! s’écria Kernan.

Il essaya d’ébranler la porte ; mais, malgré sa force prodigieuse, il ne put y parvenir. Elle résistait obstinément ; le comte de Chanteleine ne pouvait pas même se reposer un instant dans le manoir de ses ancêtres ! sa propre porte restait fermée pour lui. Il était en proie au plus affreux désespoir !

— Ma femme ! ma fille ! s’écriait-il avec un accent impossible à rendre ! Où est ma femme ? mon enfant ? ils les ont tuées ! ils les ont tuées !…

De grosses larmes roulèrent sur les joues de Kernan, qui tâchait en vain de consoler son maître.

— Il est inutile, dit-il enfin, de nous obstiner devant cette porte qui ne s’ouvrira pas !…

— Où sont-elles ? où sont-elles ? criait le comte.

En ce moment, une vieille femme, blottie dans le fossé, se leva tout d’un coup. Elle eût fait mal à voir à des yeux moins consternés ; sa tête d’idiote remuait stupidement.

Le comte courut à elle.

— Où est ma femme ? dit-il.

Après de longs efforts, la vieille répondit :

— Morte dans l’attaque du château !

— Morte ! s’écria le comte avec un rugissement.

— Et ma nièce ? demanda Kernan en secouant violemment la vieille femme.

— Dans les prisons de Quimper ! dit enfin celle-ci.

— Qui a fait cela ? demanda Kernan avec un accent terrible.

— Karval ! répondit la vieille femme.

À Quimper ! s’écria le comte. Viens, Kernan, viens !

Et ils quittèrent cette malheureuse, qui, seule, presque à son dernier souffle, représentait tout ce qui restait de vivant au bourg de Chanteleine.


V. — Quimper en 1793.


Quimper avait vu tomber la première tête sous la hache républicaine, celle d’Alain Nedelec, et le clergé breton compta dans cette ville son premier martyr, l’évêque Conan de Saint-Luc. Depuis ce jour, Quimper fut livré à l’arbitraire des républicains et de la municipalité.

Il faut dire que les Bretons des villes se distinguèrent par leur furie républicaine ; ils furent hardis à se jeter dans le mouvement national ; ces énergiques natures ne connurent aucune borne dans le bien ni dans le mal ; aussi les premiers héros du 10 août, qui envahirent les Tuileries et suspendirent le roi Louis XVI, furent-ils les fédérés de Brest, de Morlaix, de Quimper, levés à la voix de l’Assemblée législative, quand le 11 juillet 1792, en présence de la Prusse, du Piémont et de l’Autriche, coalisés contre la France, elle déclara « la patrie en danger. »

Aussi leurs services furent si bien appréciés, que le club breton de Paris forma le noyau du futur club des Jacobins ; et, plus tard, la section du faubourg Saint-Marceau prit, pour leur faire honneur, le titre de section du Finistère.

Quimper, entre autres, fut une des villes les plus agitées, ce qu’on n’eût guère attendu de ce chef-lieu enfoui au fond de la basse Bretagne. Les amis de la constitution s’y fondèrent et siégèrent dans l’ancienne chapelle des Cordeliers. Les clubs s’y multiplièrent, et plus tard ce fut l’un d’eux qui décréta que les nourrissons quitteraient le sein de leur nourrice pour venir écouter les cris de Vive la Montagne ! et que les enfants apprendraient à parler en bégayant la Déclaration des droits de l’homme.

Cependant, quand les administrateurs de Quimper, Kergariou en tête, virent la tournure des choses et où allait la révolution, ils voulurent enrayer le mouvement ; ils interdirent certains journaux, tels que l’Ami du peuple de Marat ; la commune de Paris envoya alors pour les mettre à la raison un proconsul ; mais à son arrivée, les Quimperrois l’emprisonnèrent au fort du Taureau, et protestèrent plus énergiquement encore que les Girondins de Paris contre les Montagnards de la Convention ; ils envoyèrent même avec Nantes deux cents volontaires à Paris pour appuyer leur protestation à main armée, ce qui amena un décret d’accusation en masse contre les administrations de la Bretagne. Mais, après la mort de Louis XVI, après l’exécution des Girondins, quand la France fut prise de vertige, lorsque le régime de la Terreur s’établit, les républicains réactionnaires de la Bretagne furent débordés.

Cependant, si les habitants des villes avaient donné dans le mouvement, les campagnes se signalèrent tout d’abord par leur résistance à l’installation des prêtres assermentés ; ils les chassèrent honteusement ; puis, quand arriva la loi du recrutement, il devint très difficile de contenir les paysans du Finistère, ceux du Morbihan, de la Loire-Inférieure et des Côtes-du-Nord. Le général Canclaux put à peine les dompter avec son armée et les milices municipales. Il dut même, le 19 mars, livrer, à Saint-Pol-de-Léon, une bataille rangée.

Le comité de salut public résolut d’agir alors avec la plus extrême rigueur contre les villes et contre les campagnes. Il envoya deux délégués, Guormeur et Julien, qui organisèrent le sans-culotisme dans la Bretagne et à Quimper surtout. Avec eux, ces proconsuls apportaient la loi des suspects de septembre 1793, cette œuvre de Merlin, de Douai, qui était libellée en ces termes :

« Sont réputés suspects :

« 1° Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté.

« 2° Ceux qui ne pourront pas justifier de leur manière d’exister et de l’acquit de leurs droits civiques.

« 3° Ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme.

« 4° Les fonctionnaires publics, suspendus ou destitués de leurs fonctions.

« 5° Ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, et