Ouvrir le menu principal

Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/15

Cette page a été validée par deux contributeurs.
7
MUSÉE DES FAMILLES.

— De l’or, répondit Kernan.

— De l’or, du vrai or, voyons un peu.

Le comte dénoua sa ceinture et en retira une cinquantaine de louis.

— Ta barque vaut à peine le quart de cette somme.

— Oui ! répondit le pêcheur, les yeux allumés par la convoitise, mais ma peau vaut bien le reste.

— Eh bien !

— Embarque, fit le pêcheur en prenant l’or du comte.

Il attira sa chaloupe vers la grève. Le comte et Kernan entrèrent dans l’eau jusqu’aux genoux et sautèrent dans l’embarcation ; l’ancre fut arrachée du fond du sable. Pendant ce temps, Kernan hissa la vergue, et la misaine rougeâtre se tendit au vent.

Au moment où le pêcheur allait s’embarquer à son tour, Kernan le repoussa vivement et, d’un coup de gaffe, il rejeta la chaloupe à une dizaine de pieds au large.

— Eh bien ! fit le pêcheur.

— Garde ta peau, lui cria Kernan, nous n’en avons que faire. Ton bateau est payé.

— Mais, fit le comte.

— Cela me connaît, répondit Kernan, qui, bordant son écoute et tenant la barre, lança la chaloupe dans le vent.

Le pêcheur, stupéfait, était resté muet, et quand il recouvra la parole, ce fut pour crier :

— Voleurs de républicains !

Mais déjà l’embarcation disparaissait dans l’ombre, au milieu de l’écume obscurcie des vagues.


III. — La traversée.


Kernan, comme il venait de le dire, n’était pas embarrassé de conduire une chaloupe ; il avait fait ses preuves comme pêcheur pendant sa jeunesse, et les côtes de Bretagne lui étaient familières depuis la pointe du Croisic jusqu’au cap Finistère. Pas un rocher qu’il ne connût, pas une anse, pas une baie qu’il n’eût fréquentée ! Il savait ses heures de marée et ne craignait ni écueil ni haut-fond.

Cette barque que montaient les deux fugitifs était une chaloupe de pêche fine et basse de l’arrière, mais relevée de l’avant, et merveilleusement disposée pour tenir la mer, même par les gros temps ; elle portait deux voiles de couleur rouge, une misaine et un taille-vent.

Le pont, qui régnait dans toute sa longueur, n’offrait qu’une seule ouverture destinée à l’homme de la barre ; elle pouvait donc passer impunément au milieu des vagues, ce qui lui arrivait souvent, quand elle allait pêcher la sardine par le travers de Belle-Île, et qu’elle revenait ensuite chercher l’entrée de la Loire pour la remonter jusqu’à Nantes.

Kernan et le comte n’étaient pas trop de deux pour la manœuvrer. Mais une fois la voilure installée la barque fila grand largue.

Le vent de surouë aidant, elle volait sur les flots avec rapidité. Bien que la brise fût très forte, le Breton n’avait pas voulu prendre un seul ris dans ses voiles, qui s’inclinaient parfois jusqu’à mouiller leurs ralingues ; mais, soit d’un coup de barre audacieux, soit en filant un peu de son écoute, Kernan relevait la barque et la rejetait dans le vent.

À cinq heures du matin, elle passait entre Belle-Île et cette presqu’île de Quiberon qui, quelques mois plus tard, allait être inondée du sang français, à la honte de l’Angleterre.

Quelques provisions de poisson fumé formaient l’approvisionnement de la chaloupe ; les deux fugitifs purent donc prendre un peu de nourriture ; ils n’avaient pas mangé depuis plus de quinze heures.

Pendant les premiers moments de cette traversée, le comte de Chanteleine demeura taciturne ; il était en proie à une violente émotion. Son esprit mêlait confusément les scènes du passé à celles qu’il prévoyait dans l’avenir. Au moment où il courait au secours de sa femme et de sa fille, celles-ci lui apparaissaient de plus en plus menacées. Il discutait les chances d’un malheur possible, et il cherchait à se rappeler les dernières nouvelles qu’il avait reçues du château.

— Ce Karval, dit-il enfin à Kernan, est bien connu dans le pays, et, certes, s’il y reparaissait, les habitants du château le recevraient fort mal.

— Certes ! répondit le Breton, et on ne manquerait pas de lui faire un mauvais parti. Mais si le gueux y vient, il n’y viendra pas seul, et, d’ailleurs, rien que sur une dénonciation de sa part on peut arrêter Mme la comtesse et ma nièce Marie. Deux pauvres femmes inoffensives ! Quel temps que celui où nous vivons !

— Oui, terrible ! Kernan, un temps où la colère de Dieu ne nous épargne guère, mais il faut se soumettre à sa volonté. Heureux ceux qui, sans famille, n’ont à craindre que pour eux seuls ! Nous autres, Kernan, nous luttons, nous nous défendons, nous nous battons pour la sainte cause ! Mais nos mères, nos sœurs, nos filles, nos femmes ne peuvent que pleurer et prier.

— Heureusement, nous sommes là, répondit Kernan, et, avant d’arriver jusqu’à elles, il faudra nous passer sur le corps. Quoi qu’il en soit, notre maître, vous avez bien fait de laisser Madame et Mademoiselle à Chanteleine ; les courageuses femmes voulaient vous suivre, et faire la campagne tout comme Mme de Lescure, Mme de Donnissant et tant d’autres ! mais au prix de quelles souffrances et de quelles misères !

— Et cependant, répliqua le comte, je regrette de ne pas les avoir à mes côtés ! Je les saurais en sûreté, et, depuis les menaces de ce Karval, j’ai peur.

— Oh ! demain matin, si le vent nous protège, nous relèverons la côte du Finistère, et, quoi qu’il arrive, nous ne serons pas éloignés du château.

— Elles seront bien surprises de nous revoir, ces pauvres femmes, dit le comte avec un triste sourire.

— Et heureuses, donc, reprit Kernan. Comme ma nièce Marie va sauter au cou de son père et dans les bras de son oncle ! Mais il ne faudra pas perdre de temps pour les mettre en lieu sûr.

— Oui, tu as raison, les Bleus ne peuvent tarder à visiter le château ; la Municipalité de Quimper aura bientôt l’éveil !

— Alors, notre maître, vous savez bien ce que nous aurons à faire en arrivant au château ?

— Oui, dit le comte en poussant un soupir.

— Il n y a pas deux partis à prendre repartit le Breton, il n’y en a qu’un.

— Et lequel ? demanda le comte.

— Réunir tout votre argent, notre maître, le mien, nous procurer un navire à tout prix et fuir en Angleterre.

— Émigrer ! dit le comte avec un accent de douleur.

— Il le faut ! répondit Kernan, il n’y a plus de sûreté dans le pays pour vous ni pour les vôtres.

— Tu as raison ! Kernan ; le Comité de salut public va exercer de terribles représailles en Bretagne et en Vendée ! Après avoir vaincu, il va massacrer.

— Comme vous dites ; il a déjà envoyé ses agents les plus cruels à Nantes. Il en expédiera d’autres à Quimper,