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voulait bien se présenter. Elle jugea plus opportun de nommer un grand seigneur.

C’était justement l’époque où la réaction commençait à « relever la tête », comme on disait alors. Personne ne la releva plus que l’Académie. Avant toutes choses, elle ne songea qu’à s’affirmer dans le sens politique, comme elle fait trop souvent. L’élection du duc de Noailles fut une protestation, presque une provocation. On y vit l’intention bien marquée de renouer la chaîne des nominations aristocratiques, en présence de la société menacée. Si l’Institut est demeuré le fils de la Convention, l’Académie française est restée la fille du cardinal de Richelieu. Elle tient de son père l’amour du despotisme.

Peut-être aussi s’était-elle imaginé qu’il était nécessaire de faire succéder un gentilhomme à un gentilhomme. Un pair de France à un autre pair de France. Elle était allée chercher parmi les grandes familles au lieu d’aller chercher parmi les grandes œuvres, et elle s’était dit que c’était là la façon la plus convenable d’honorer Chateaubriand.

L’auteur des Martyrs s’appelait, pour le monde entier, Chateaubriand ; — mais, pour l’Académie, c’était toujours M. le vicomte de Chateaubriand.

Patronnée par M. Cousin, la candidature de M. de Noailles ne rencontra que peu d’opposants. L’élection fut consommée le 11 janvier 1849 ; sur trente et un votants, M. de Noailles réunit vingt-cinq voix. Il y en eut quatre pour Balzac. J’aime à croire qu’en toute autre circonstance l’Académie française eût accordé la préférence au grand romancier ; mais, je le répète, l’Académie française tenait à une élection politique. Elle la croyait indispensable à l’esprit de son institution.