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Page:Monceaux - Racine, nouv. éd.djvu/204

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RACINE

Ces moyens de comédie produisent dans la tragédie de Racine un effet tout différent, à cause du caractère des personnages. Néron se cache pour épier la conversation de Junie et de Britannicus. Le même Néron, un peu plus tard, surprend Britannicus aux pieds de Junie :

Prince, continuez des transports si charmants.
Je conçois vos bontés par ses remercienu’nls,
Madame : à vos genoux je viens de le surprendre.
Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre :
Ce lieu le favorise, et je vous y relions
Pour lui faciliter de si doux entretiens.

Voilà des scènes de comédie ; mais celui qui observe derrière un rideau, celui qui trouble l’entretien îles deux amants, c’est Néron, et la situation devient terrible. De même dans Mithridate. Le héros, pour connaître les vrais sentiments de Monime, feint de vouloir la marier à Xipharès. Harpagon emploie la même ruse avec son fils. Mais Harpagon est un barbon ridicule et peu dangereux, tandis que Mithridate est un despote jaloux et sanguinaire : il y va de la vie de Xipharès et de Monime.

De plus, ces sentiments et ces situations ordinaires, qui sont la matière de la comédie, deviennent éminemment tragiques dans Racine parce qu’il en tire toutes les conséquences. Molière s’arrêtait à mi-chemin ; Racine va jusqu’au bout. L’homme le plus ridicule cesse de l’être le jour où l’on n*connaît en lui un assassin ou un fou. De même ici les moyens de comédie produisent la terreur ou la pitié, parce qu’ils mènent au crime, à la folie ou au suicide.

Des passions Racine fait sortir tout le drame. Il conserve naturellement les quelques incidents fournis par l’histoire ; mais il les prépare et les déduit logiquement. Et tous ceux qu’il ajoute sont la conséquence même des caractères.