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une supériorité morale si évidente, une supériorité commerciale et industrielle si écrasante, qu’elle équivaudrait presque à une hégémonie, à une main-mise de ce peuple sur tous les autres. Ne voyez-vous pas combien il est absurde de supposer que les autres peuples se laisseraient faire ?

Je n’insiste pas. Et je proteste que s’il y avait la moindre raison d’espérer que notre belle langue française eût la plus petite chance d’être adoptée, je jetterais immédiatement au feu tous mes livres d’Espéranto. Mais quant à adopter l’anglais ou l’allemand, je crie de toutes mes forces : jamais ! jamais ![1]

Mais, en écartant le latin d’un côté, les langues actuelles de l’autre, une seule voie nous reste ouverte : celle de l’adoption, comme langue auxiliaire, d’une langue artificielle et créée ad hoc.

Cette création est-elle possible ?

Il me serait facile de répondre : cela est possible puisque cela est. Mais comme vous pensez avec raison qu’une affirmation ne vaut pas une preuve, laissez-moi essayer au moins de vous démontrer cette possibilité.

Il existe déjà des langues internationales universellement acceptées : l’algèbre en est une, les 75 000 signaux de la marine en constituent une autre que tout bon marin doit posséder et possède en effet.

De quoi se compose toute langue ? de la grammaire et du dictionnaire.

Dépouillons la grammaire de toutes ses bizarreries, de toutes ses exceptions ; réduisons-la à un nombre infime de règles fixes et invariables. Prenons ensuite le vocabulaire d’un homme civilisé et choisissons-y les termes les plus internationaux, dont nous ferons la base de notre dictionnaire. Formons ensuite, par dérivation, le reste de notre vocabulaire et, avec cette grammaire simplifiée et ce dictionnaire allégé, nous aurons la langue artificielle demandée.

Tout ceci, Mesdames et Messieurs, est bien sommaire, mais je ne veux pas abuser de votre patience et, d’ailleurs, il importe moins de vous prouver la possibilité théorique d’une langue artificielle internationale que de vous convaincre que cette langue existe et qu’elle n’est autre que l’Espéranto.

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Toutefois, avant de vous parler de cette langue, notre langue, j’ajouterai un mot :

  1. Nous reconnaissons aux Anglais et aux Allemands le droit de penser de même à l’égard du français.