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M. de Malesherbes, il allait le voir la nuit et recueillait religieusement ses dernières paroles. L’illustre vieillard lui parlait sans cesse de Louis XVI, de ses bonnes intentions et de ses vertus. Sur un point toutefois, la réhabilitation des protestants, il avouait avoir rencontré près du roi de grandes difficultés. Une loi qui, non seulement excluait les protestants de tous les emplois, mais qui ne leur permettait pas même de vivre et mourir légalement, lui semblait une loi dure à la vérité : « Mais enfin, disait-il, c’est une loi de l’État, une loi de Louis XIV ; ne déplaçons pas les bornes anciennes. Défions-nous des conseils d’une aveugle philanthropie. — Sire, lui répondait Malesherbes, ce que Louis XIV jugeait utile alors peut être devenu nuisible ; d’ailleurs, la politique ne prescrit jamais contre la justice. — Où est donc, répliqua le roi, l’atteinte portée à la justice ? La loi suprême n’est-ce pas le salut de l’État ?… » Cette maxime traditionnelle rendit le roi inflexible. Malesherbes n’obtint pour les protestants que la suppression des lois pénales portées contre eux, et leur réhabilitation fut moins obtenue qu’arrachée dix ans après, sous Loménie, c’est-à-dire par la Révolution même, qui déjà frappait à la porte, menaçante et terrible.

La doctrine du salut public, attestée contre les rois, n’en avait pas moins été tout le fond de leur propre politique, le grand mystère d’État, arcanum imperii, que l’on se transmettait dans les familles royales. Les Jésuites l’enseignaient pour les rois contre les