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alors, pour divertir le peuple, lui faire un peu oublier, on lui donnait une farce. On mettait un œuf dans la main d’un misérable esclave condamné aux bêtes, et on le jetait dans l’arène. S’il arrivait jusqu’au bout, si par bonheur il parvenait à porter son œuf jusque sur l’autel, il était sauvé… La distance n’était pas grande, mais qu’elle lui semblait longue !… Ces bêtes, rassasiées, dormantes ou voulant bientôt dormir, ne laissaient pas de soulever, au petit bruit du léger pas, leurs paupières appesanties, elles bâillaient effroyablement et semblaient se demander s’il fallait quitter leur repos pour cette ridicule proie… Lui, moitié mort de frayeur, se faisant petit, courbé, tout affaissé sur lui-même, comme pour rentrer dans la terre, il eût dit (s’il eût pu dire) : « Hélas ! hélas ! je suis si maigre ! lions, seigneurs lions, de grâce, laissez passer ce squelette ; le repas n’est pas digne de vous… » Jamais bouffon, jamais mime, n’eut tel effet sur le peuple ; les contorsions bizarres, les convulsions de la peur, jetaient tous les assistants dans les convulsions du rire ; on se tordait sur les bancs ; c’était une tempête effroyable de gaieté, un rugissement de joie.

Je suis obligé de dire, quoi qu’il en coûte, que ce spectacle s’est renouvelé vers la fin du Moyen-âge, lorsque le vieux principe, furieux de se voir mourir, crut qu’il aurait encore le temps de faire mourir la pensée humaine. On revit, comme au Colisée, de misérables esclaves porter à travers les bêtes, non rassasiées, non assoupies, mais furieuses, atroces,