Page:Michelet - OC, Histoire de la Révolution française, t. 1.djvu/73

Cette page a été validée par deux contributeurs.


la joie ; il a trop longtemps vécu dans le deuil et les ténèbres.

Ce qui m’a percé le cœur, c’est cette longue résignation, cette douceur, cette patience, c’est l’effort que l’humanité fit pour aimer ce monde de haine et de malédiction sous lequel on l’accablait.

Quand l’homme, qui s’était démis de la Liberté, défait de la Justice, comme d’un meuble inutile, pour se confier aveuglément aux mains de la Grâce, la vit se concentrer sur un point imperceptible, les privilégiés, les élus, et tout le reste perdu sur la terre et sous la terre, perdu pour l’éternité, vous croiriez qu’il s’éleva de partout un hurlement de blasphème ! — Non, il n’y eut qu’un gémissement…

Et ces touchantes paroles : « S’il vous plaît que je sois damné, que votre volonté soit faite, ô Seigneur ! »

Et ils s’enveloppèrent, paisibles, soumis, résignés, du linceul de damnation.

Chose grave, chose digne de mémoire, que la théologie n’eût prévue jamais. Elle enseignait que les damnés ne pouvaient rien que haïr… Mais ceux-ci aimaient encore. Ils s’exerçaient, ces damnés, à aimer les élus, leurs maîtres. Le prêtre, le seigneur, ces enfants préférés du ciel, ne trouvèrent pendant des siècles que douceur, docilité, amour et confiance, dans cet humble peuple. Il servit, souffrit en silence ; foulé, il remercia ; il ne pécha point contre ses lèvres, comme fit le saint homme Job.

Qui le préserva de la mort ? Une seule chose, il